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Mortaza Behboudi : « Faire du journalisme, c’est faire de l’humanitaire »

« On peut sauver quelqu’un à travers une photo, un papier », assure Mortaza Behboudi. Journaliste afghan de 26 ans, également Français depuis quelques mois, Mortaza Behboudi a été réfugié dès l’âge de 2 ans, d’abord en Iran, puis en France à partir de 2015. En mars dernier, il a choisi de se confiner sur l’île grecque de Lesbos, pour témoigner de la situation dans le camp de réfugiés de Moria, au plus près des 19 000 Afghans, Syriens, Somaliens, Congolais… Il en a tiré une série de reportages pour Arte et un documentaire, “Moria, par-delà l’enfer” (co-réalisé avec Laurence Monroe), diffusé le 14 décembre 2020 sur la chaîne KTO. Entre temps, il a aussi couvert la vie sur le campement de réfugiés à Saint-Denis et son évacuation, fin novembre 2020.

RAS : Avant de parler de votre travail à Lesbos, nous voulions revenir sur votre couverture du campement de réfugiés de Saint-Denis, en région parisienne et son évacuation, à la fin du mois de novembre.

M.B : J’ai entendu parler du campement de Saint-Denis une semaine avant son évacuation et j’ai décidé d’aller voir ce qu’il s’y passait. Le premier jour, je n’en croyais pas mes yeux. Les gens étaient sans rien. Il y avait des mineurs isolés abandonnés. Les distributions de nourriture n’étaient organisées que deux fois par semaine, par des associations de bénévoles car les ONG étaient confinées. Je suis resté toute la journée pour parler avec les gens et j’y suis retourné tous les jours, en proposant des reportages à droite à gauche.

Le campement de Saint-Denis, début novembre 2020. Crédits : Mortaza Behboudi

La situation se répète depuis des années. Depuis 2015, il y a eu le campement de La Chapelle, qui a ensuite été transféré à Aubervilliers et ainsi de suite. Je voulais montrer que ce n’était pas quelque chose de nouveau. 

En France, on a une politique d’asile d’épuisement. La police chasse les migrants de la capitale. On ne veut pas les montrer dans les rues de Paris. Ils finissent par partir d’eux même car c’est l’enfer. Ils vont à Calais ou ailleurs. Mais certains réfugiés ne veulent pas quitter Paris pour des petits villages où ils pourraient être hébergés. Ils préfèrent rester à la rue plutôt que de quitter la capitale. Ils veulent être proches de Paris pour travailler, apprendre la langue, etc.

Puis est venu le jour de l’évacuation de Saint-Denis. Les CRS ne laissaient pas les journalistes filmer et nous ont fait reculer derrière les voitures de police, d’où l’on ne pouvait rien voir. Ils ont mis en place un point presse, une tente où on pouvait parler avec le préfet Didier Lallement. 

A cause de la mauvaise coordination, plus de 800 personnes se sont retrouvées sans solution d’hébergement. Elles ont été repoussées à la rue en force avec des gaz lacrymogènes. Après avoir été chassés de Rosa Parks dans le 19e et d’Aubervilliers, les associations qui les suivaient et les aidaient ont pensé qu’il fallait trouver une solution durable. Ils ont acheté des tentes et ont installé un campement sur la place de la République. On a été informés la veille.

Je suis allé sur place à 19 heures et j’ai commencé à filmer. Les forces de l’ordre sont arrivées en poussant les jeunes et ont même sorti des gens qui étaient dans les tentes. Ils ont matraqué tout le monde : des migrants, des bénévoles, des journalistes. Le député Eric Coquerel a aussi été bousculé. Quand j’ai vu comment agissaient les CRS, cela m’a fait penser à la police afghane et iranienne. 

Ce jour -là, j’avais fait un appel sur les réseaux sociaux et on a ramené de la nourriture, des vêtements, des couvertures… Pour moi, faire du journalisme, c’est faire de l’humanitaire.

Qu’avez-vous pensé de la médiatisation de cet épisode ? Et plus largement, de la médiatisation des migrations ? 

C’est bien que la presse s’approche de ces gens-là, car je trouve que la question de l’immigration est mal traitée en France. Les Français sont mal informés sur les questions d’immigration et d’intégration. Les gens qui arrivent sont toujours présentés sous forme de chiffres, comme une crise. Mais les migrants et les réfugiés sont-ils une crise, où sont-ils pris dans une crise de l’accueil ? Les mots de “migrants” et “réfugiés” viennent toujours avec la peur. 

Nous les journalistes, on est toujours censé aller couvrir les gens qui arrivent en bateau. Pour moi, ce n’est pas ça du journalisme. Il faut réussir à aller vers les gens, raconter leurs histoires, leurs colères. 

Le problème des journalistes, c’est qu’ils ne vont sur le terrain que pour deux, trois heures, voire une demi-journée. Parfois ils partent en reportage 2 ou 3 jours, puis ils rentrent. Selon moi, le journaliste doit se mettre à la place des gens dont il veut raconter l’histoire pour pouvoir la comprendre. Moi, je suis resté six mois à Lesbos pour mieux appréhender ce qu’il s’y passait.

« A ce moment-là, j’étais moi-même un réfugié. Je me suis mis à leur place »

Justement, vous consacrez un documentaire à Moria, ce camp de réfugiés à Lesbos, en Grèce. 

Je connais Lesbos depuis 2017, j’ai travaillé à Moria en 2018 pendant 6 mois. A l’époque, il y avait déjà plus de 6000 personnes. La situation était aussi catastrophique, mais quand le gouvernement turc a ouvert les frontières à la fin du mois de février 2020, la situation a explosé. Alors que le camp avait été construit pour accueillir 2200 personnes, plus de 22 000 personnes y étaient entassées quand la crise du Covid-19 s’est déclarée, dont 40% de mineurs.

J’y suis retourné début mars 2020 pour une semaine. Le 17 mars, le camp a été confiné. La France également et j’ai décidé de partir me confiner là-bas. Je n’étais pas en commande, je ne travaillais pas encore pour Arte. J’ai commencé à raconter de près le quotidien des gens du camp de Moria. 

L’île grecque de Lesbos, à l’ouest de la Turquie. Le camp de réfugiés de Moria, qui a brûlé en septembre 2020, était le plus grand camp d’Europe.

Quel était ce quotidien ?

C’était un camp qui ne respectait pas du tout les normes européennes. Un camp de réfugiés sur le territoire européen, mais sans eau courante, sans électricité, sans assez de médecins. Il n’y avait rien, c’était un vrai bidonville.

Et puis il y avait de la corruption : l’Europe donne de l’argent à la Grèce pour distribuer trois repas par jour aux réfugiés, mais ils n’en recevaient qu’un. On ne sait pas où va l’argent de l’Union européenne. La Commission d’enquête européenne a d’ailleurs été saisie. A côté, les ONG donnaient des repas, organisaient des écoles…

Chaque jour, des réfugiés devaient traverser ce pont, sous lequel s’amoncelaient des centaines de déchets, au sein du camp de Moria. Crédits : Mortaza Behboudi

Les gens restaient des mois voire des années dans le camp en attendant leur entretien de demande d’asile. Ils me disaient : “cette attente nous tue”. Il y avait des grossesses, des naissances dans le camp. Les femmes étaient à la fois contentes d’avoir un bébé et tristes qu’il naisse dans ces conditions. Là aussi, on pratique une politique d’épuisement, pour que les gens arrêtent de venir et disent à leurs proches de ne pas venir. A ce moment-là, j’étais moi-même un réfugié. Je me suis mis à leur place.

Je faisais la queue avec eux, je mangeais avec eux, je montrais des images de l’intérieur du camp. J’ai dormi pendant une semaine dans le camp, puis dans la ville de Lesbos. J’allais tous les jours à Moria et je partageais mes vidéos sur les réseaux sociaux. Elles ont commencé à faire des milliers de vues et la chaîne Arte m’a contacté pour faire des reportages hebdomadaires. 

A côté, j’ai aussi été contacté par des télévisions autrichiennes et allemandes, car j’étais le seul journaliste sur place. Et puis Le Monde, Ouest France, France 24… Je bossais jour et nuit. 

Dans votre documentaire, on ne voit jamais de police, de gardes. Comment fonctionnait le camp ? 

C’était un camp autogéré par les réfugiés, il n’y avait aucune organisation.  Entre 9h et 16/17h en semaine, les médecins et les ONG étaient présents, mais après, ils quittaient le camp de Moria. Ils n’étaient là ni la nuit, ni le week-end. Les gens étaient enfermés et contrôlés par la police à la sortie. Ils manifestaient tous les jours, mais n’étaient jamais entendus.

Les avocats non plus n’avaient pas accès au campement et les réfugiés n’avaient pas le droit d’aller les voir à Lesbos. C’était très difficile de faire un recours.

Aujourd’hui, la situation ne s’est pas améliorée. Dans le nouveau camp militaire construit après l’incendie de septembre 2020, des drones ont été mis en place. Pour y entrer et couvrir ce qu’il s’y passe, il faut y aller avec une association et ne pas dire qu’on est journaliste. En ce moment, il fait très froid. Plus de 7000 réfugiés sont dans des tentes, près de la mer, sur un terrain toxique. Le camp militaire est toujours fermé, confiné. Mais les gens sur place se foutent du coronavirus. Il y a eu des cas de Covid-19, mais pour eux, la vraie menace, c’est de rester dans le camp. 

« La nuit, il fallait sortir à plusieurs pour aller aux toilettes à cause de l’insécurité »

De nombreuses personnes que vous avez rencontrées se plaignaient aussi de l’insécurité qui régnait dans le camp. 

Oui, car quand on met dans un camp une multitude de gens qui ne se comprennent pas – ni par la langue, ni sur les façons de vivre- cela crée beaucoup de tensions. On a mélangé des francophones, des arabophones, d’autres qui parlaient dari, pachtou…Ils ne pouvaient pas communiquer.

Et puis il y avait aussi des gens qui buvaient de l’alcool ou qui urinaient dehors, en face d’autres qui étaient très religieux. Pour les femmes voilées par exemple, c’était très difficile. Elles se lavaient, se rhabillaient et remettaient leur voile dans une cabine de douche d’un mètre carré. Il n’y avait aucune intimité.

Même la nuit, il fallait sortir à plusieurs pour aller aux toilettes à cause de l’insécurité. Quand j’ai passé une semaine dans le camp, la nuit je dormais dans la tente d’un Afghan qui est devenu mon fixeur à Moria. J’avais peur, je filmais avec mon Iphone pour être discret. La nuit je ne dormais pas car il y avait des chiens, des rats qui grattaient la tente, il faisait froid, il faisait chaud. 

Dans votre documentaire, on entend des Syriens et des Afghans expliquer qu’ils ont fui l’insécurité, mais pas forcément la pauvreté. Matériellement, certains vivaient mieux en Afghanistan ou en Syrie.

Oui… Parfois, pour obtenir un “statut vulnérable” qui leur permettait de quitter le camp, des femmes faisaient exprès de tomber enceintes. Certaines femmes ont même payé le sperme d’homme 100 euros pour cette raison. 

Vous disiez tout à l’heure qu’au moment où vous étiez à Moria, vous étiez vous-même réfugié. Pouvez-vous revenir sur votre parcours ? 

J’ai grandi en exil. A deux ans, j’ai quitté l’Afghanistan avec ma famille pour l’Iran. On vivait cachés dans une usine de briques, avec une dizaine de familles afghanes. Mon père travaillait de 4h du matin à 8h du soir. J’ai moi aussi travaillé quand j’étais adolescent.  On était hébergés dans des chambres de 8m². Il fallait toujours se cacher car on n’avait pas de papiers. A 17 ans, je suis rentré en Afghanistan pour faire des études et je suis devenu journaliste, pour un journal local, puis à la télévision. Je couvrais surtout la politique intérieure. C’est devenu trop dangereux et j’ai dû quitter l’Afghanistan. Quand je suis arrivé en France en 2015, j’ai vécu dans la  rue pendant presque deux mois. J’étais en contact avec la Maison des journalistes (MDJ) par le HCR. Je suis resté deux semaines devant la MDJ avant d’y être hébergé.

Arrivé en France, je savais que je voulais continuer le métier de journaliste, mais  j’ai aussi vu que peu de journalistes hébergés à la MDJ réussissaient. Beaucoup travaillent en France comme agent de sécurité, dans la restauration… J’ai perdu un peu espoir, mais je n’ai pas abandonné. J’ai commencé à apprendre la langue, je me suis inscrit à l’Université et j’ai obtenu un master en relations internationales.

Et puis j’ai commencé à rencontrer des journalistes, aller à des événements à droite à gauche avec ma carte de presse afghane… En 2019, j’ai créé avec plusieurs journalistes français et réfugiés le site d’information Guiti News, qui veut dire “Le monde, l’univers” en perse. L’idée m’est venue car je galérais à travailler pour les médias français. Je me suis dit que les journalistes français devaient apprendre à travailler avec d’autres journalistes, avec un autre regard sur l’actualité, surtout l’immigration. Et puis j’ai obtenu la carte de presse française et je suis Français depuis deux mois ! 

La nationalité française vous aide-t-elle pour vos reportages ? 

Oui, ça facilite beaucoup mon travail. Avec un titre de voyage pour les réfugiés, les délais pour les visas étaient très longs. Je n’ai pas réussi à aller aux États-Unis à cause du Muslim Ban par exemple. J’avais envie d’avoir un statut en France, dans ce pays dans lequel j’ai été accueilli. Je me sens chez moi ici, je me sens très proche des gens. J’aimerais défendre mon pays. Je voudrais avoir des amis, une famille, faire ma vie ici. 

« J’essaie de parler avec eux de mon histoire, pour arriver à la leur »

Quand vous parlez  avec les réfugiés, est-ce que vous leur racontez votre histoire ? 

Oui. Je leur dis que je suis aussi un réfugié, que j’ai dormi par-ci par-là, parfois dans la rue. Je leur dis : il faut que vous racontiez votre histoire pour qu’en France, en Allemagne, les gens deviennent plus accueillants. La politique ne se change pas en un instant. Il faut d’abord que l’on change les gens, pour qu’eux demandent à leur gouvernement de changer la politique. Contrairement à beaucoup de journalistes, je peux parler avec beaucoup de réfugiés dans leur langue maternelle, je parle dari, persan, français, anglais et arabe. J’essaie de parler avec eux de mon histoire, pour arriver à la leur.

Comment choisissez-vous les sujets que vous couvrez ? Pensez-vous vous spécialiser sur les problématiques autour des migrations ?

Je voyage parfois pour suivre l’actualité. Par exemple, je vais partir au Groenland en décembre pour parler de la crise climatique. La COP26 qui devait se tenir à Glasgow a été reportée à cause de la pandémie, alors que le réchauffement climatique est un sujet énorme. J’ai donc décidé d’aller voir comment le réchauffement climatique change le mode de vie des Groenlandais.

Une fois sur place, je verrai si cela mérite de proposer un sujet à des rédactions. S’il n’y a rien, je me balade. Les Afghans n’ont jamais beaucoup voyagé, c’est pour cela que l’on a la culture des cerfs-volants. Beaucoup d’Afghans n’ont jamais pris l’avion, comme mes parents par exemple. Moi, j’adore aller dans des pays que je ne connais pas, essayer d’en parler, avec mon regard. 

Sur la question des déplacements, je suis quasiment né dedans ! Je me suis spécialisé petit à petit sur le sujet, au fil de mes reportages. Et puis, la question ne cesse d’être dans l’actualité et ne cessera de l’être avec l’augmentation du nombre de réfugiés climatiques.

Pour découvrir le travail de Mortaza Behboudi :

  • Son documentaire diffusé pour KTO est à regarder ici. Ses sujets pour Arte sont ici
  • Mortaza Behboudi est très actif sur les réseaux sociaux. Vous pouvez suivre ses reportages sur ses comptes Twitter et Instagram 

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