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Ariane Bonzon : « Tenter de décrypter ce pays si paradoxal qu’est la Turquie »

Journaliste indépendante depuis plus de 30 ans, Ariane Bonzon est spécialiste de la Turquie. Arrivée à Istanbul par hasard il y a 25 ans, elle a depuis arpenté le pays de long en large, à la rencontre de toutes ses communautés, pour tenter de montrer les multiples facettes d’un pays si paradoxal.

Avant la Turquie, c’est l’Afrique du Sud et Israël où elle a couvert la fin de l’Apartheid et les Accords d’Oslo. Deux processus de paix, l’un réussi, l’autre raté, qu’elle enseigne aujourd’hui au sein de l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Journaliste de terrain, elle revendique d’être “de la vieille école” tout en étant une adepte de Twitter et de datajournalisme. À deux ans des prochaines élections présidentielles, Ariane Bonzon revient sur sa carrière et sa vision de la Turquie actuelle.

RAS : Vous travaillez sur la Turquie depuis 25 ans. Pourquoi avoir passé tant d’années à couvrir ce pays ?
A. B : Je dis souvent que la Turquie est le pays idéal pour tous ceux qui veulent étudier les relations internationales. C’est un véritable carrefour entre l’Europe, le Proche Orient, le Caucase et la Russie. Un pays immense, avec des tonnes de choses à voir et une histoire très hétérogène, entre le passé de la communauté sunnite, alévi, grecque, kurde, juive… Et l’actualité qui ne s’arrête jamais. Des changements d’alliance, des choses complètement inattendues… C’est passionnant !
L’un des avantages de travailler pendant longtemps sur un pays, c’est de pouvoir mettre les choses en perspective. Je fais mienne la phrase du photographe Sebastião Salgado selon laquelle « la seule façon de raconter une histoire consiste à retourner sur les lieux plusieurs fois ».

Peut-être, en effet, que les dynamiques qui animent la Turquie d’aujourd’hui gagnent à se lire aussi à lumière de la Turquie du début des années 2000, avant l’arrivée d’Erdoğan au pouvoir, puis avec l’espoir qu’il a suscité et la libéralisation du pays. Cela aide à saisir tout à la fois l’ampleur du virage autocratique, islamique et nationaliste qu’il a effectué, mais aussi son inscription dans une certaine continuité historique.
Il y a quelque chose de satisfaisant à couvrir un pays sur la longue durée. Ça n’arrive finalement pas si souvent dans une carrière de correspondant. Même si, l’occasion se présenterait-elle, je serais ravie de recommencer à zéro, une nouvelle correspondance dans un autre pays…

Les assassinats, enlèvements, funérailles, douleurs et chagrins des familles ont été beaucoup de mon quotidien pendant 20 ans.

Qu’est-ce qui vous anime dans le journalisme ?
Sur le plan journalistique, je me sens proche de la démarche de Florence Aubenas : rapporter les histoires de ceux qui ne sont pas en Une, ce que j’ai fait pendant mes 20 ans de correspondance. La vie des autres me passionne. Être journaliste, c’est ainsi vivre plein d’histoires par procuration qui permettent de comprendre l’Histoire (avec un grand H). Et passer d’un monde à l’autre, d’une heure à l’autre. Exemple : un jour à Istanbul, je vais interviewer et filmer un vieux paysan kurde qui avait dû fuir son village dans le sud-est du pays pendant la guerre. Il se plaignait de ces «yaourts qu’on mange ici et qui n’ont aucun goût, rien à voir avec ceux qu’[il] fabriquai[t] dans [sa] montagne», c’était son leitmotiv ; une heure plus tard, je me retrouve dans un grand hôtel de luxe au centre de la ville pour la conférence de presse du directeur de Danone, et celui-ci explique en long et large, schéma et graphique à l’appui, le «formidable marché que représente la Turquie pour les yaourts français» ! Télescopage de deux réalités. Il me semble que ce journalisme est aussi une manière de vivre, une curiosité quotidienne.

Par ailleurs, les guerres civiles, les tensions et les drames n’ont pas manqué en Afrique du Sud, en Israël, dans les territoires palestiniens occupés et en Turquie. Les assassinats, enlèvements, funérailles, douleurs et chagrins des familles ont été beaucoup de mon quotidien pendant 20 ans.

Mais justement, peut-être que dans ces situations très particulières, on trouve encore un intérêt plus prononcé pour les parcours et les vies des gens. En Israël, par exemple : des personnes qui ont survécu, aux pogroms, à la déportation et qui meurent lors d’un attentat en bas de chez eux. En Turquie, beaucoup d’habitants ont aussi des histoires incroyables, très peu connues. Sans parler de ce goût de vivre particulier que connaissent ceux qui ont été confrontés à de telles périodes….
Or pour ce journalisme, il faut du temps et des moyens. Je suis choquée de voir le peu de moyens financiers qu’on donne aux jeunes journalistes qui partent à l’étranger, la précarité dans laquelle ils vivent.

Cela a nécessairement un impact sur la qualité du travail qu’ils peuvent produire, parce qu’ils sont obligés de produire vite et beaucoup. Je suis de la génération qui a commencé à travailler avant internet, à faire du journalisme “à l’ancienne”, c’est-à-dire d’avoir beaucoup de sources humaines, des réseaux etc. Mais j’ai aussi la chance d’avoir été un peu formée au data journalisme, dans la rédaction de Slate où je signe un papier chaque mois aujourd’hui. Je suis fascinée par cette nouvelle génération et ce qu’elle arrive à faire grâce aux données. C’est passionnant. Mais l’idéal me semble-t-il c’est de pouvoir articuler journalisme de terrain et “journalisme assis”.

Avant de travailler sur la Turquie, vous avez été jeune journaliste pigiste en Afrique du Sud, puis en Israël et dans les territoires palestiniens.
J’aurais pu passer ma vie en Afrique du Sud, c’est un pays et une époque particulière qui m’ont vraiment passionnée.
J’y suis arrivée en 1988, après avoir travaillé pour un hebdomadaire à Paris, où je suivais l’actualité africaine. De retour à Paris, après un mois de reportages pendant lequel j’étais hébergée dans les locaux d’une ONG, celle-ci m’a proposé un poste de chef de mission en Afrique du Sud. Je connaissais bien le mouvement anti-Apartheid, les syndicats, églises, associations où j’avais de nombreux contacts. J’ai donc dit oui et ai pris une année sabbatique.
Mon rôle était un rôle logistique et politique tout à la fois. J’étais chargée d’épauler et de « diriger » les médecins et les infirmièr(e)s français et allemands qui venaient en mission. Nous travaillions clandestinement pour apporter des secours lors des manifestations qui tournaient mal ou bien pour le suivi médical et la formation à la santé publique dans les townships et bantoustans.
J’avais signé un papier, dans lequel je m’engageais à ne pas pratiquer mon métier de journaliste pendant cette année, pour ne pas avoir de problème avec les autorités en cas d’arrestation. Ce n’est qu’au bout d’un an que j’ai repris, en devenant correspondante pour Radio France Internationale (RFI).

Nous sommes alors en 1989, avant l’arrivée d’internet. Comment communiquiez-vous avec les rédactions?
J’envoyais trois lignes par fax pour proposer des sujets, puis mon papier par le même canal ou par téléphone mes papiers radio. Je travaillais aussi pour la radio canadienne CBC, un peu pour La Tribune, le magazine Politis. J’ai toujours été pigiste, mais ce n’était pas si répandu, beaucoup de correspondants avaient un fixe. C’est à cette époque que j’ai couvert la libération de Mandela en 1990 après celle de ses compagnons de lutte.

J’étais allée plusieurs fois en Zambie au quartier général de l’ANC (le parti d’opposition de Mandela, l’African National Congress, interdit en Afrique du sud) … J’y ai connu, alors qu’ils étaient encore en exil nombre de ceux qui sont ensuite devenus ministres à partir de 1994.

En 1992, quand j’ai quitté l’Afrique du Sud, Mandela était libéré, les négociations constitutionnelles étaient en cours. Je me suis installée à Jérusalem où j’ai ouvert le (petit) bureau de la Télévision Suisse Romande (TSR).
C’était très stimulant. J’étais partie d’Afrique du Sud après ce que l’on appelle une “révolution négociée” et j’’arrivais en Israël pour l’élection de Yitzhak Rabin et le processus d’Oslo. Je n’avais pas fait beaucoup de télévision et j’ai vraiment appris sur le tas.

À l’époque, beaucoup de correspondants allaient tourner dans les territoires palestiniens avec des cameramen israéliens. Un jour nous devions aller filmer à Gaza et je vois que mon preneur de son israélien ne « le sent pas ». Il m’explique que la semaine précédente, il avait fait sa réserve militaire au poste frontière de Gaza et craignait être reconnu par des Palestiniens qu’il aurait contrôlés! Cet épisode ma convaincue de l’urgence de travailler avec un cameraman palestinien, pour des raisons pratiques et déontologiques, mais c’était difficile à trouver. J’ai fini par rencontrer, un jeune cameraman très doué de Bethléem, Jimmy Michael, qui a ensuite travaillé avec la BBC. Côté israélien, j’avais une super équipe.

J’ai dû apprendre à vivre au quotidien avec le terrorisme.

Dans un récent entretien, Guillaume Gendron, ancien correspondant de Libération en Israël et dans les territoires palestiniens racontait que lors de ses interviews, il avait l’impression qu’absolument tous les habitants avaient déjà été interrogés par des journalistes.
C’était déjà vrai en 1992 ! C’était très compliqué, on sentait un langage, des postures, chez les gens que l’on interviewait. C’est très difficile de l’éviter quand vous travaillez sur l’actu chaude. Quand on fait du magazine par contre, on peut laisser tourner la caméra. Au bout d’un moment, les gens recommencent à parler autrement que pour vous dire ce que vous attendez ou un discours tout fait. Ainsi peut-on espérer montrer quelque chose du pays à travers une petite histoire.

Vous étiez basée à Jérusalem et vous vous déplaciez dans le pays au gré de l’actualité ?
Oui mais le pays est petit, on en a vite fait le tour. Et à l’époque, il était beaucoup plus facile de se déplacer. Je me souviens que lorsque la première voiture kamikaze du Hamas a explosé à Gaza, en 1994 je crois, je suis arrivée en une heure et demie. Il y avait peu de contrôles. Les accords d’Oslo ont quand même énormément cantonné le territoire. Et puis le Hamas ne tenait pas encore Gaza. L’époque était assez dure à cause des nombreux attentats. J’ai dû apprendre à vivre au quotidien avec le terrorisme.

À la fin de l’année 1992 nous sommes allés à Tunis pour essayer de rencontrer Yasser Arafat qui était le dirigeant de l’OLP, l’Organisation de libération de la Palestine. Il se disait qu’Arafat ne recevait ses interlocuteurs que la nuit. On était neuf mois avant les accords d’Oslo et les négociations avaient commencé en secret avec Israël – je ne le savais évidemment pas. Au moment de nous coucher, je suggère au cameraman et au preneur de son “ne vous déshabillez pas, on ne sait jamais, il va peut-être nous appeler”. Aucun des deux n’y croyait, mais à 2 heures du matin, un sbire d’Arafat est venu nous chercher. Lui était en pleine forme, il nous attendait pour l’interview !

J’ai beaucoup cru à l’instauration d’un État palestinien, peut-être trop longtemps.

Quel regard portez-vous sur ces trois ans et demi en Israël et dans les territoires palestiniens ?
La question, c’est : a-t-on cru trop longtemps aux accords d’Oslo ? Tout cela n’était-il pas déjà biaisé ? Je fais partie de ceux qui pensent qu’il y avait une vraie volonté de négocier de la part des Israéliens et des Palestiniens, mais que l’accord ne pouvait marcher que si on avançait. Et à partir du moment où la violence était omniprésente, l’enjeu était de ne pas se laisser déborder et de poursuivre la dynamique interne. C’est ce que bon an mal an l’Afrique du sud a réussi à faire durant son processus de paix, non sans mal mais ils ont réussi. De plus, le Hamas et le djihad islamique s’étaient exclus du processus de négociation. On ne peut pas faire un processus de négociation si toutes les parties ne sont pas présentes. En Afrique du sud aussi, les deux forces extrêmes s’étaient exclues du processus mais au final ils sont montés dans le train… Les Israéliens étaient en position de force et parfois quand on est en position de force, c’est une position de faiblesse, car on n’est pas prêt à céder la moindre chose. Ce n’était pas du tout le cas du pouvoir blanc sud-africain. Ils savaient très bien qu’ils n’avaient pas tellement le choix. Et ils n’avaient aucune légitimité morale.
Enfin, en Afrique du sud, les États-Unis ne se sont pas tant impliqués dans les négociations. Il n’y a pas eu de rivalités ente gros think-tanks américains, proposant des solutions toutes prêtes. En Israël-Palestine, étant donné l’enjeu pour les Américains et pour l’Europe, de grosses machines sont entrées en jeu, ce qui ne simplifie pas les choses. D’une certaine manière, il y a eu trop de monde autour d’Arafat et de Rabin-Peres. D’autant qu’entrait en compte une problématique religieuse islam/judaïsme à la différence de l’Afrique du sud très majoritairement chrétienne. J’ai beaucoup cru à l’instauration d’un État palestinien, peut-être trop longtemps.

Peut-être que le ver était dans le fruit dès le départ et que je n’ai pas su le voir. Quand je fais le bilan, je ne crois pas m’être beaucoup trompée dans mes analyses sur l’Afrique du sud ou sur la Turquie, en revanche j’ai peut-être été trop optimiste en Israël… L’influence de la réussite du processus de démantèlement de l’apartheid que je venais de couvrir ?

En 1994, Yitzhak Rabin, Shimon Peres et Yasser Arafat reçoivent le prix Nobel de la paix après la signature des accords d’Oslo. © Saar Yaacov

En 1996, vous quittez Jérusalem pour poser vos bagages en Turquie.
Quand je suis arrivée comme correspondante pour Arte, il y avait très peu de journalistes sur place : un journaliste turc s’occupait du bureau de l’AFP et un autre de Libération, une journaliste suisse pour Le Monde, un journaliste qui venait d’arriver pour RFI et c’était quasiment tout. Personne pour la télévision française, par exemple. Arte s’intéressait à la Turquie car c’était une chaîne franco-allemande et que les Allemands qui comptent 3,5 millions de Turcs parmi eux ont une relation particulière avec ce pays. D’ailleurs les deux principales chaines allemandes, la ZDF et ARD, avaient des bureaux à Istanbul et une équipe de plusieurs journalistes.

La télévision ne pardonne pas. Vous ne pouvez pas tricher : soit vous avez un témoin face caméra, soit vous n’avez personne – donc pas de reportage.

En arrivant en 96, je ne connaissais rien du tout au pays, mais j’avais un budget correct et dès le début j’ai beaucoup pu sillonner le pays. Je travaillais avec des équipes turques ou kurdes selon les sujets, un cameraman et un traducteur, car je ne maîtrisais pas la langue. Contrairement à Israël, il y avait une parole très fraîche et une attente terrible. Les Turcs parlaient beaucoup plus facilement à des Turcs qu’à des étrangers dont ils se méfiaient. D’où l’intérêt de travailler en équipe mixte, ce qui est de plus tellement enrichissant pour un correspondant. Certains pensaient parfois que nous allions régler leurs problèmes. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) était connue partout en Turquie. Même un petit paysan kurde qui avait eu des problèmes avec son lot de terre préempté par l’État turc pouvait porter plainte auprès de la CEDH, et soudain il voyait en vous le moyen de faire pousser leurs réclamations.

Un dessin du caricaturiste Plantu encadré chez Ariane Bonzon

Dans votre livre “Turquie, l’heure de vérité” (Éd. Empreinte, 2019), vous retranscrivez 47 reportages, réalisés pour Arte et le site d’infos Slate, entre 1996 et 2018. Ce qui frappe dans ces reportages, c’est la couverture de sujets peu médiatisés ailleurs.
Oui, car il s’agissait de sujets difficiles à couvrir par des envoyés spéciaux, qui demandaient beaucoup de préparation. À la différence d’Israël, en Turquie la profession de fixeurs, ces journalistes locaux qui nous aident au quotidien dans nos reportages, n’était pas du tout répandue, la « télévision à la manière française » non plus. Or la télévision ne pardonne pas. Vous ne pouvez pas tricher soit vous avez un témoin face caméra soit vous n’avez personne donc pas de reportage.

Je me souviens que pour obtenir l’autorisation de filmer dans le Palais de Justice d’Hakkari (une ville du sud-est de la Turquie, où vivent de nombreux Kurdes), il avait fallu attendre de longues semaines et toute la ténacité de la journaliste turque qui travaillait alors avec moi, Siren Idemen. Et puis voilà qu’alors que nous venons d’arriver, le jeune procureur nous propose de visiter la prison. Certes pas le quartier des prisonniers politiques du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, illégal) mais les dortoirs des droits communs. Je n’ai jamais utilisé ces images car évidemment tout avait été trop préparé pour nous.
Cette histoire fait partie des paradoxes turcs. Avant de m’installer dans ce pays on m’avait expliqué que c’était l’un des « pays les plus démocratiques de la région » or je découvre que le parti politique le plus important c’est… l’armée. “Voilà un pays laïc” me dit-on également puis je découvre que c’est un pays qui nomme et paye les imams, leur envoie le prêche du vendredi et qu’il y a en quelque sorte une religion d’État, le sunnisme qui a un statut particulier par rapport aux autres religions… On évoque l’influence européenne sur la toute jeune république turque (1923) qui a adopté, le code pénal italien, le code civil suisse, le code administratif français : mais ces codes étaient ceux pratiqués dans ces pays dans les années 20 et 30, des régimes fascistes souvent !


Il était quasiment impossible, et il reste très difficile, à la différence de l’armée israélienne par exemple, de filmer l’armée turque. C’est d’ailleurs une vraie question : comment travailler sérieusement en Turquie sans avoir de sources au sein de l’armée – dont le rôle s’est amenuisé mais qui reste fondamentale dans la direction du pays ? Le seul moyen que j’avais trouvé pour aller filmer dans le lycée militaire et pour interviewer des officiers en activité avait été de suivre un voyage organisé par l’armée pour de jeunes Kurdes venus du Sud-Est, à qui l’armée avait décidé de montrer Istanbul, l’ «unité de la Turquie» et la grandeur du général Mustafa Kemal. Mais quand je me suis rendue dans le sud-est sous état d’urgence pour retrouver ces jeunes Kurdes et montrer la façon dont ils vivaient, ça a été plus compliqué. C’était d’ailleurs plus les services de sécurité que l’armée qui nous ont mis des bâtons dans les roues. Mon chauffeur s’est entendu dire “Si elle voit des choses qu’elle ne doit pas voir, vous finirez sous une avalanche”. Tandis qu’un appelé qui contrôlait notre voiture à un check-point apprenant qu’une télévision française avait fait tout ce chemin en plein hiver pour filmer des gamins kurdes, s’est exclamé «Chapeau la France ! »

Autre moment de tension au début des années 2000 : lorsque nous nous sommes rendus sur la tombe de militants révolutionnaires de gauche radicale du DHKP-C qui étaient décédés après un jeun de la mort de quelque 300 jours. À peine arrivés dans le cimetière, nous étions encerclés et mis en joue par une quinzaine de gendarmes. Leur objectif : ne pas permettre de faire de ces jeunes militants des martyrs, donc nous empêcher de filmer. Là encore, ce sont les Turcs de mon équipe qui ont négocié et ont caché la cassette.

Il y a eu ensuite une période où travailler dans les régions kurdes étaient beaucoup plus facile, une sorte de libéralisation. Mais cette période s’est refermée dramatiquement en 2015 lors de l’insurrection de plusieurs villes kurdes et l’interruption par le gouvernement du processus de paix avec des responsables politiques kurdes autonomistes. Durant toutes ces années il y a cependant une constante: tout journaliste étranger est vite soupçonné par les uns ou les autres d’être un «espion»

Même s’il ne parle pas le turc, ce qui est ridicule !

Les journalistes qui suivent l’actualité turque font parfois face à des lecteurs très polarisés. Est-ce difficile de couvrir la Turquie aujourd’hui ?
Bien sûr il y a les trolls, mais je bloque beaucoup et largement : tout commentaire injurieux aussi. La plupart d’entre eux ne lisent pas les articles et s’arrêtent au titre. Et beaucoup de Franco-turcs connaissent très mal leur pays d’origine, ils confondent tout. Ils ont un rapport très fantasmé à la Turquie, sans y avoir jamais vécu. C’est soit l’enfer sur terre, soit le paradis perdu. En Turquie, comme en Israël, il y a cette habitude de vous mettre une étiquette, vous êtes soit pro-Palestiniens, soit pro-Israéliens, soit pro-PKK, soit pro-AKP etc. Ça donne des tweets assez contradictoires et finalement plutôt drôles de bêtise.
Pour autant, je ne suis pas de ceux qui veulent quitter Twitter. On a vu apparaître sur les réseaux sociaux une génération de Franco-turcs qui est plus formée, qui peut plus facilement réagir, qui parle parfaitement le français et le turc et avec laquelle on peut dialoguer et c’est enrichissant. Je pense qu’il y a quand même une vraie démocratisation via Twitter, plein de gens ont accès à d’autres personnes qu’ils n’auraient jamais pu contacter autrement. Des jeunes journalistes aussi. Il ne faut pas être trop snob. J’aurais aimé que Twitter existe à mes débuts alors que je ne connaissais personne dans ce métier et que je n’étais pas passée par une école de journaliste.

Aujourd’hui, l’État de droit déjà vacillant est désormais introuvable. Alors les gens ont peur de parler, comme si la peur des années 90 était revenue.

Que pensez-vous de la médiatisation de la Turquie par la France ?
D’abord, il faut dire qu’on connaît beaucoup plus la Turquie aujourd’hui qu’il y a 25 ans, la couverture est bien meilleure, grâce aux nombreux journalistes qui y vivent ou se rendent sur place! Moins accessible mais très riche aussi le travail des chercheurs de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul par exemple ou du Ceri à Paris. On trouve aujourd’hui de très bons articles dans la presse écrite et aussi de bons documentaires. La littérature, le cinéma et les séries turcs jouent aussi un rôle énorme. Et puis le tourisme. Autrement dit, quelqu’un qui veut apprendre sur la Turquie a tout ce qu’il faut pour échapper aux idées fausses encore si répandues. Il lui suffit de bien choisir…

Sur les plateaux de télévision, il faudrait inviter plus souvent des Franco-turcs, ils ont des choses à dire. Mais certains sont intimidés, ont peur d’être « piégés » disent-ils et puis beaucoup craignent de ne pouvoir revenir en Turquie s’ils critiquent Erdoğan.

Et vous, quand vous y retournez actuellement, pouvez-vous toujours faire votre métier normalement ? Les Turcs aujourd’hui ont-ils toujours autant envie de parler aux journalistes ?
J’ai vécu à plein temps pendant 10 ans en Turquie. Je suis rentrée en France en 2006, mais j’y ai gardé une maison, où je vivais un tiers du temps  avant la pandémie. C’est indispensable d’y retourner très régulièrement. Aujourd’hui, l’État de droit déjà vacillant est désormais introuvable, alors les gens ont peur de parler, comme si la peur des années 90 était revenue.

C’est dire le courage des jeunes étudiants qui se sont mobilisés à partir de l’Université de Bogazici. Lorsqu’Erdoğan est arrivé au pouvoir en 2003, l’atmosphère était plus aérée, les gens parlaient plus facilement. Maintenant, c’est flagrant, même l’entourage d’Erdoğan, les hommes au pouvoir sont beaucoup plus fermés : mes contacts au sein de l’AKP, de la diplomatie ou des ministères sont plus rétifs à accepter les interviews, même « en off ». Ont-ils peur de déplaire à Erdoğan ? Ou bien font-ils profil bas de crainte que l’heure des règlements de compte approche ?

Crédit photo portrait d’Ariane Bonzon : Joséphine Douek


Pour découvrir et suivre le travail d’Ariane Bonzon :

• 
 Ses articles sur le site Slate
•  Son livre “Turquie, l’heure de vérité”, éd. Empreinte, 2019
•  Son compte Twitter


Notre encadré

La Turquie vue par Ariane Bonzon : « Au fond, Erdoğan n’a jamais pu gouverner seul »

Recep Tayip Erdoğan est président de la Turquie depuis 2014. S’il est aujourd’hui dans un discours très anti-Occident, ça n’a pas toujours été le cas.
Erdoğan est arrivé au pouvoir en 2003 comme Premier ministre et à l’époque, son parti l’AKP (Parti de la justice et du développement), était un parti ramasse-tout. Environ 15% de la population était « islamiste » et votait en majorité pour l’AKP. Son électorat allait de la frange islamiste aux musulmans conservateurs et comprenait même une partie de sociaux-démocrates.

L’AKP se présentait avec un programme pro-européen et anti-corruption, dans un contexte de grave crise économique et après une période d’instabilité politique. Les gens disaient : “Voilà quelque chose de neuf, pourquoi pas ?”. Aujourd’hui, l’AKP est un parti islamo-nationaliste. Les fondateurs ne sont quasiment plus là et une refonte du parti a eu lieu. Certes, Erdoğan est un autocrate, il cumule les pouvoirs, mais il a les mains très liées par son (nouvel) allié ultra-nationaliste du MHP.

On l’a d’abord vu musulman conservateur, donnant des gages à l’UE en mettant en place des réformes pro-européennes, pour finalement devenir ultra-nationaliste et pro-russe, alors que la Turquie est toujours membre de l’Otan.
Et sa « disparition » ne réglerait pas forcément la situation : le narratif islamo-nationaliste, anti occidental, la militarisation du pays et l’apparition de milices, la disparition de l’état de droit pourraient perdurer…

Aujourd’hui, Erdoğan gouverne la Turquie grâce à une alliance avec le MHP, un parti islamo-nationaliste. Pourquoi cette alliance ?
Ce qu’il faut comprendre quand on parle de la Turquie, c’est qu’au fond, Erdoğan n’a jamais pu vraiment gouverner tout seul.
Les cinq-six premières années, il a dû faire avec l’establishment militaro-intellectuel kémaliste laïque (mis en place par le général Mustafa Kemal, fondateur de la République de Turquie en 1923) qui tenait la justice, l’armée et les universités. Pour contrer cet establishment, il s’est rapidement allié avec le mouvement Hizmet (dirigé par l’imam Fethullah Gülen, exilé aux États-Unis en 1999). Celui-ci prônait l’éducation plutôt que la mosquée, la construction d’écoles et la distribution de bourses d’études et poussait les jeunes Turcs à entrer dans l’appareil d’État, comme enseignant, juge, policier ou même militaire…
Cela a permis à Erdoğan, quand il est arrivé au pouvoir, d’avoir des fidèles au sein de l’appareil d’État qui lui échappait et c’est cette alliance qui lui a permis de brider l’armée de 2007 à 2010.

L’armée a en effet été purgée, des officiers  accusés de complot, mais aussi des intellectuels, des journalistes, des artistes ont été arrêtés dont le point commun était souvent d’être anti-gulénistes. Et cette offensive a réussi grâce à une presse, très remontée contre les militaires, qui a fourni des “preuves” de leurs volontés complotistes. Erdoğan et ses alliés ont été soutenus dans cette affaire par l’Europe, qui conditionnait l’intégration de la Turquie à l’UE, au fait, entre autres, que l’armée n’ait plus de rôle politique.
À partir de 2010, les caciques du mouvement guléniste ont voulu plus de postes, plus d’élus, plus de pouvoir. S’ils ne représentaient pas un vrai poids électoral au sein de l’AKP, les gulénistes détenaient 80% du renseignement policier par exemple.

À partir de 2015, Erdoğan s’est donc tourné vers les ultra-nationalistes car il lui fallait faire alliance avec un autre parti pour gouverner. Cette alliance a été renforcée par la tentative de coup d’État de 2016, qu’Erdoğan a accusé les gulénistes d’avoir fomenté. S’il reste encore beaucoup de mystères autour de cet événement, une chose est sûre : des gulénistes, mais aussi des kémalistes y ont participé. L’un de ceux qui connait la vérité sur ce qu’il s’est réellement passé n’est autre que l’ancien chef d’État major, actuel ministre de la défense, Hulusi Akar.
Ce qui est clair, comme l’a dit Erdoğan à l’époque, c’est que ça a été un “don de Dieu”, cela lui a permis de faire un coup d’État civil, de déclarer l’État d’urgence et de gouverner par décrets de l’été 2016 à la mi-2017. En avril 2017, il a fait voter un référendum approuvant des réformes constitutionnelles pour la mise en place d’ un système présidentiel lui permettant de gouverner par décrets. L’État d’urgence a été institutionnalisé en quelque sorte.

La prochaine étape, ce sera 2023, qui marque à la fois l’année du centenaire de la République de Turquie et les prochaines élections présidentielles.

Aujourd’hui, il y a une sorte de pacte national-souverainiste entre l’AKP et le MHP, avec un petit cercle d’Eurasistes, plutôt anti-Occident et pro-russes. Le ciment c’est l’idée que l’État turc joue sa survie, et que pour cela il lui faut avoir une attitude offensive face aux Kurdes autonomistes du PKK ou proches, en Turquie, en Syrie et en Irak, et qu’il doit remettre en question ailleurs dans le monde un certain nombre de statu quo issus du Traité de Lausanne , en 1923, pour faire de la Turquie une véritable puissance régionale.

Au niveau international justement, la Turquie est aujourd’hui engagée dans de nombreux conflits
Oui, Erdoğan a profité du repli américain, du manque de consensus européen et de la pandémie pour marquer des points sur la scène internationale, en ouvrant un certain nombre de fronts. En Syrie, où il a trouvé sa place avec l’Iran et la Russie, ainsi qu’en Libye, mais aussi au Caucase, où il a envoyé des mercenaires syriens, des drones, de l’équipement et des conseillers techniques pour soutenir l’Azerbaïdjan
Sur ces trois fronts, il est très soutenu au niveau national, bien au-delà de son propre parti et jusque dans l’opposition.
L’achat du vaccin anti-covid chinois fait partie d’un rapprochement avec la Chine. Les autorités turques restent silencieuses sur la situation des Ouïghours en Chine et vont même jusqu’à renvoyer ceux qui avaient trouvé refuge en Turquie. Ce qui montre la limite de la présentation du  président Erdoğan comme le défenseur des musulmans du monde, même s’il voudrait y prétendre. En fait c’est plus opportuniste : dans sa rhétorique l’islam est important, mais quand il s’agit de passer à la pratique, c’est beaucoup plus fluctuant.

Hassan Rohani, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan, à Sotchi, en 2017. © Kremlin.ru/ Creativ Commons

Et au niveau intérieur ? Erdoğan a annoncé début février un projet de réforme constitutionnelle.
Au niveau intérieur par contre, la situation est beaucoup moins bonne. Crise économique, pandémie, gestion du Covid difficile…
Le grand atout d’Erdoğan était d’avoir conclu une sorte de contrat social avec les Turcs à son arrivée au pouvoir. Il leur avait annoncé et leur a donné de la croissance, des infrastructures, une couverture de santé gratuite etc. mais en échange, il demandait presqu’un chèque en blanc : les contre-pouvoirs étaient mis de côté. Or à partir du moment où la situation économique se dégrade, ce pacte ne tient plus.
Erdoğan faisait valoir qu’un régime présidentialiste était indispensable pour donner de la stabilité aux institutions, afin qu’elles soient plus efficaces.

D’où les réformes constitutionnelles de 2017 : il est désormais à la fois président, chef de l’exécutif et chef de l’AKP. Mais finalement, ce système autocratique n’est pas si efficace et la machine de l’État s’est enrayée. D’où les demandes de l’opposition, pour revenir à un système parlementaire. La prochaine étape, ce sera 2023, qui marque à la fois l’année du centenaire de la République de Turquie et les prochaines élections présidentielles.

En cas d’échec à celles-ci, on ne peut exclure qu’Erdoğan se retrouve face à la justice. Pour l’instant, le Président turc évoque l’écriture d’une nouvelle Constitution. Sans doute pour marquer ce centenaire par une seconde République où l’islam pourrait avoir plus de place, mais aussi diviser l’opposition turque, qui est déjà très dispersée entre des kémalistes durs et des kémalistes sociaux-démocrates, des Kurdes autonomistes et la gauche, des islamistes anti-Erdoğan et des ultra-nationalistes qui ont fait scission avec le MHP. La question clé pour l’avenir c’est l’Union de l’opposition. Et on en est loin…

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