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Taina Tervonen : sur la trace des disparus, de la Bosnie à la Méditerranée

La journaliste indépendante Taina Tervonen enquête sur les disparus, ces hommes, ces femmes et ces enfants dont on a perdu la trace lors de la guerre en ex-Yougoslavie, entre 1992 et 1995 (12 000 personnes), mais aussi au cours de la crise des réfugiés actuelle. En Méditerranée, on compte ainsi près de 40 000 disparus depuis 2014.
Depuis plus de 10 ans, elle part à la rencontre des familles de disparus Bosnie et en Afrique de l’Ouest, mais se penche aussi sur l’aspect “technique” de la recherche, grâce au travail des médecins légistes et anthropologues judiciaires qui tentent de redonner une identité aux corps retrouvés. En travaillant sur ce sujet, elle explore l’enjeu culturel du deuil dans nos sociétés. 

Vous travaillez sur la question des disparus depuis 20 ans. Comment vous êtes-vous retrouvée à traiter ces enjeux de mémoire?

C’est en allant en Bosnie en 2010 que j’ai été pour la première fois confrontée à la question des disparus. Une amie travaillait alors pour une association très impliquée dans cette région et s’y rendait régulièrement. Je l’ai accompagnée sur une de ses missions. Très vite, je me suis rendue compte de l’importance et de l’enjeu des disparitions liées à la guerre d’ex-Yougoslavie.

La disparition est très différente de la mort, car on ne sait pas si la personne est vivante quelque part ou décédée. Il y a souvent de très fortes chances pour que la personne disparue soit morte, il y a parfois des témoignages en ce sens, et pourtant, tant qu’on n’a pas retrouvé de corps, quelque chose reste en suspens. Je me suis demandée ce que ressentaient les gens qui restaient. Depuis, j’y retourne au moins une fois par an. 

Vous avez sortie l’année dernière un documentaire intitulé “Parler avec les morts”, sur le travail de recherche des 12 000 personnes toujours portées disparues en ex-Yougoslavie et venez tout juste de publier le livre Les fossoyeuses, dans lequel vous dressez le portrait de deux femmes dont le métier est d’identifier les disparus. 

Oui, le travail de recherche est colossal. Et notamment parce qu’il y a aussi des erreurs d’identification. Des corps ont été identifiés par les familles grâce à des vêtements, mais sans analyse ADN. On se rend compte de l’erreur des années plus tard et il faut alors tout reprendre. Certaines familles n’ont pas pensé à faire les démarches pour déclarer une personne disparue, quand il s’agissait par exemple d’une personne âgée. Et puis les corps que l’on retrouve ne sont pas toujours entiers, certains ont parfois été enterrés dans des charniers différents pour cacher les preuves. On continue encore aujourd’hui de découvrir des charniers, souvent grâce à des aveux tardifs. 

Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur le sujet? 

Lors de mon premier séjour en 2010, j’ai compris que je voulais travailler sur la question et ai commencé à y aller régulièrement. En 2012, j’ai co-réalisé le webdocumentaire “Trnopolje, un été oublié” avec Zabou Carrière et Jean-Baptiste Delpias. Puis, j’ai voulu faire un documentaire et je me suis formée aux Gobelins, puis à la Femis. Ce documentaire “Parler avec les morts” a mis quatre ans à aboutir car faire un film coûte beaucoup d’argent. 

Derrière mon envie de faire un film, il y avait un séjour très particulier en Bosnie, à l’automne 2013. Un charnier avait été ouvert dans la région où nous avions tourné le web-documentaire et j’ai décidé de me rendre sur place. A l’époque, je n’avais pas de commande, juste l’envie de comprendre. Je me demandais ce que signifiait ce moment où le passé remonte littéralement à la surface. J’ai passé une semaine à observer le travail des médecins légistes sur le site. Un an plus tard, j’étais de retour pour les funérailles des corps exhumés. Certaines personnes enterraient ce jour-là sept membres de leur famille. 

Dans le public d’un match de foot, il peut y avoir des personnes qui ont assassiné les proches d’autres personnes.

C’est à ce moment, que j’ai rencontré Daria, l’enquêtrice de l’ICMP [International commission on missing people, mandatée par l’ONU] que je suis dans le documentaire. Son travail consiste à rechercher les familles des disparus et à se rendre chez eux pour faire des prises de sang en vue des analyses ADN. 

La prise de sang s’avère symbolique car c’est la seule chose concrète que peuvent faire les familles pour leur proche disparu. La plupart du temps, Daria est la seule interlocutrice pour les familles.

Une carte de la région – en jaune, le village de Trnopolje

En Bosnie, comme en Sicile lorsque vous avez travaillé sur la crise migratoire, vous avez suivi des médecins légistes dans leur travail quotidien. Comment fait-on pour entrer dans le monde de la médecine légale ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce monde n’est pas si fermé. C’est en Bosnie que j’ai pour la première fois accédé à ce milieu, en suivant le travail des médecins légistes et des anthropologues judiciaires qui travaillent sur les os et l’identification ADN. Toutes ces questions étaient faciles d’accès là-bas. 

Puis quand j’ai commencé à m’intéresser à ce qu’il se passait en Méditerranée, je savais en quoi consistait le travail d’un légiste, comment fonctionnaient les banques de données ADN et à qui demander des autorisations. Les médecins légistes ne sont pas forcément très sollicités par les médias car c’est un milieu qui peut rebuter. Il faut être prêt à entendre et voir des choses difficiles. Sur l’île de Lesbos par exemple, le médecin que j’ai interrogé n’avait parlé qu’à un seul journaliste. Je venais toujours en décalé, pas le lendemain d’un gros naufrage par exemple, sinon ils n’avaient pas le temps. 

Ce qui m’intéresse surtout dans mes reportages, c’est de suivre une personne dans son quotidien et son travail. Si la personne ne fait que raconter ce qu’elle fait, on passe à côté de quelque chose. 

Ce que je veux saisir, ce sont aussi les sensations très physiques : qu’est-ce que manipuler un corps en putréfaction par exemple ? Comment faire pour supporter l’odeur de la mort ? Quand on regarde les gens travailler et qu’on les suit, on comprend aussi des choses qu’ils ne voient pas toujours eux-mêmes, à force d’effectuer tous ces gestes quotidiens. On voit la complexité du travail, le temps consacré à telle ou telle tâche, le soin dont témoignent ces gestes. 

Image tirée du documentaire « Parler avec les morts », écrit et réalisé par Taina Tervonen / TS Production, 2020

En 2012, vous avez sorti un webdocumentaire intitulé “Trnopolje, un été oublié”. Vous retourniez presque 20 ans après dans ce village de Bosnie-Herzégovine dans lequel l’école avait été transformée en camp de détention. Environ 25 000 personnes y ont transité, toutes non-Serbes. Depuis, certaines familles bosniaques sont revenues dans le village et l’école accueille désormais de nouveau des élèves serbes et bosniaques. Mais aujourd’hui, le village ne garde aucune trace de la guerre. 

La guerre de Bosnie était un sujet que l’on n’abordait pas dans ce village, même au sein des familles. Les gens que j’avais rencontrés en 2010 lors de mon premier voyage n’avaient jamais parlé à des journalistes. Les souvenirs étaient si douloureux ou difficiles que personne n’en parlait, l’histoire ne se transmettait pas. 

Trnopolje est un petit village de 2000 habitants. Tout le monde se connaît, tout le monde sait ce que savent les uns et les autres, mais personne ne parle. Dans le public d’un match de foot, il peut y avoir des personnes qui ont assassiné les proches d’autres personnes, des gens qui savent où sont enterrés des victimes mais qui ne diront rien, sans parler de ceux qui cherchent des proches disparus depuis 20 ans. Et tous ces gens cohabitent. 

Le tournage du webdocumentaire a permis à certains habitants de découvrir leur propre histoire. Mirela, une jeune femme qui est un des personnages de l’histoire, nous a aussi fait rencontrer d’autres personnes, car elle voulait en apprendre plus sur son histoire. 

Et vous avez décidé lors de la sortie du web-documentaire d’organiser une projection dans le village, sur les lieux d’un ancien camp de détention de la guerre. Comment s’est-elle passée?

La projection était un moment très important et a failli ne pas se faire à cause de problèmes d’autorisation. Les Serbes de la ville ne sont pas venus mais je sais qu’un certain nombre l’a regardé plus tard sur Internet. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous tenions à ce que le webdocumentaire soit en accès facile et gratuit sur le web, en français mais aussi en serbo-croate.

Après la projection à Trnopolje, les gens ont commencé à se parler entre eux et ne parlant pas serbo-croate, sur le moment, on ne comprenait pas ce qu’il se disait.

Le village a continué à organiser un événement, projection ou débat, tous les ans à la même date. Ils se la sont appropriée. Cette histoire se raconte désormais là où ça s’est passé, après des années de silence. C’est ce que je trouve de plus beau dans le métier de journaliste: restituer aux  gens leur propre histoire. C’est quelque chose qui est rare dans le métier de journalisme. On a souvent l’impression de demander tellement aux gens et de ne pas toujours pouvoir leur rendre en retour. 

J’entendais exactement les mêmes choses chez les familles bosniaques et sénégalaises : l’impossibilité de faire un deuil sans corps

Ce travail de mémoire que vous couvrez ne fait donc pas que rouvrir les plaies?

Au contraire, je pense que c’est un travail absolument nécessaire. 

Il faut aborder la question du soin apporté aux morts, et en miroir le problème du non-soin que l’on ne peut apporter aux disparus. 

En travaillant sur les questions des disparitions, j’ai compris à quel point l’être humain, d’où qu’il vienne, demeure le même face à ces questions. J’entendais exactement les mêmes choses chez les familles bosniaques et sénégalaises : l’impossibilité de faire un deuil sans corps. 

A partir du moment où il existe une incertitude, il est extrêmement difficile d’avancer. Les familles de disparus en Bosnie après la guerre se disaient : “peut-être est-il juste dans un camp de prisonnier en Serbie”. Les mêmes questions se posent aujourd’hui chez les familles de disparus en Méditerranée : “peut-être que mon proche n’était pas sur ce bateau, peut-être est-il toujours en Libye” se disent-elles.

Image tirée du documentaire « Parler avec les morts », écrit et réalisé par Taina Tervonen / TS Production, 2020

En 2015, quand débute ce qu’on a appelé la “crise migratoire”, vous couvrez depuis plusieurs années les questions de migrations et vous vous intéressez plus particulièrement aux hommes, femmes et enfants qui arrivent par la mer Méditerranée.

J’avais choisi de ne pas aller sur le terrain en Grèce en 2015, car je ne voulais pas travailler dans l’urgence, avec une meute de journalistes, à l’arrivée des canots pneumatiques des réfugiés.

C’est à cette époque qu’a été  publiée la photo d’Aylan Kurdi, ce petit garçon syrien échoué sur une plage turque. D’ordinaire, la plupart des photos de noyés ne sont pas regardables et ne peuvent pas faire la Une des journaux. Mais ici, c’était un petit enfant blanc, habillé comme nos gamins qui vont sur la plage. C’était à la fois difficile à regarder mais regardable, et suffisamment proche de nous. Et puis surtout, ce gamin avait un nom. Peut-être en fallait-il un pour que cette photo soit regardable par un public occidental ? 

Les Unes des journaux britanniques The Independent et The Times, le 3 septembre 2015.

J’ai donc commencé à me demander si l’on essayait d’identifier les morts retrouvés sur les plages. Pendant mes recherches, je suis retombée sur l’histoire du chalutier transportant 800 personnes vers l’Italie en 2015, qui avait fait naufrage dans les eaux internationales, au large de la Libye-un naufrage. A l’époque je l’avais couvert par une brève pour un média finlandais. 

J’ai ainsi découvert le travail de la médecin légiste italienne Cristina Cattaneo, qui a travaillé sur l’identification de tous ces corps récupérés en mer. Cette affaire de 2015 est exceptionnelle : on n’avait tout simplement jamais renfloué une épave de bateau chaviré en mer et essayé de retrouver l’identité de tous les disparus, et ça n’a jamais été refait depuis.

La plupart des corps ne sont jamais retrouvés, ils coulent au fond de la mer. Les seuls corps récupérés sont ceux qui échouent sur les côtes grecques, espagnoles ou marocaines ou ceux qui sont récupérés sans vie dans les bateaux pneumatiques.

Carte recensant tous les lieux où s’est rendue Taina Tervonen pour son enquête sur les disparus de la Méditerranée.

Pourquoi avoir décidé de travailler sur les migrations il y a 20 ans ? 

Il y a quelque chose qui me suit depuis le début : je suis moi-même une immigrée.  Être une immigrée finlandaise en France reste évidemment différent qu’être par exemple une immigrée sénégalaise, mais je suis convaincue que dans l’intime, beaucoup de choses se ressemblent. La décision de quitter son pays, sa famille, son chez-soi, sa langue, ses amis, est une décision conséquente dans la vie d’un individu. Ce n’est jamais une décision qu’on prend à la légère, peu importe les raisons. 

Comme je l’ai dit, ce qui me touche aussi, ce sont les questions liées à l’identité des personnes. J’ai longtemps été frappée de voir que lors de la crise migratoire, on oubliait qu’il s’agissait avant tout d’êtres humains. Le terme de “migrant” masque complètement le vécu de ces gens. 

Ce n’est pas nouveau et les regards n’ont pas changé en 20 ans de travail, notamment dans les médias. Si on a évolué dans le vocabulaire et la terminologie, on n’arrive pas à échapper à cette catégorisation. Je me souviens par exemple de cet article du journal Le Monde qui titrait: « En Belgique, émotion à la suite de la mort d’une migrante kurde de 2 ans”. Mais à deux ans, on ne décide pas d’être migrant ! Un migrant, c’est quelqu’un qui décide volontairement de prendre la route. 

Ce n’est que lorsque l’on cherche à comprendre le vécu d’une personne que l’on commence à échapper à ces catégorisations.

Avec cette histoire, je voulais aussi expliquer les effets de la politique migratoire de l’Union européenne

C’est pour cette raison que vous n’utilisez jamais le mot “migrant” dans votre livre Au pays des disparus, votre enquête sur les disparus de la Méditerranée ?

En effet. Le mot “migrant” est pratique car il fait référence à une réalité connue ou supposée connue des lecteurs et évite un certain nombre d’explications. Il évoque les images qui nous ont inondées en 2015. Ce que je trouvais problématique avec ces images, c’est que les gens étaient toujours anonymes, comme s’il y avait une impossibilité à penser ces individus. Je ne pouvais pas traiter de la question qui m’importait pour mon livre, celle de l’identification, en utilisant le mot “migrant” car ça devenait complètement contradictoire.

Avec votre série d’articles publiée sur le site Les Jours qui est ensuite devenue le livre Au pays des disparus, vous avez vous-même tenté de partir sur les traces de l’un de ces 800 naufragés, identifié par les médecins légistes sous le numéro PM390047.

Oui, je voulais raconter l’histoire d’une personne disparue en faisant le chemin inverse, c’est-à-dire en retournant jusque dans son pays d’origine. Contrairement à PM390047, mon passeport finlandais me permet de traverser les frontières légalement et donc sans risquer ma vie. 

En principe, pour chaque corps retrouvé, il doit y avoir une autopsie, puis un prélèvement ADN, mais ce profil ADN ne sert à rien s’il ne peut être comparé aux profils ADN de la famille. Mais comment retrouver cette famille ? La médecine légale ne dispose pas de beaucoup d’indices pour retrouver l’identité d’une personne dans ces cas-là. Une fois les corps repêchés, on retrouve parfois des objets personnels dans les vêtements (des numéros de téléphone notés sur des bouts de papiers, quelques billets, des amulettes….). 

Les corps ne sont pas toujours entiers, il faut réussir à les reconstituer. Et puis, vient le temps de l’autopsie, afin de noter chaque détail observable : une cicatrice, un tatouage, une dent cassée ou une couronne… Chaque corps est associé à un numéro et on garde dans une pochette les objets personnels retrouvés avec. Dans la pochette du numéro PM390047 se trouvait un téléphone nokia jaune, dont la coque s’était détachée et un petit sac en plastique qui devait servir de protection contre l’eau pendant la traversée. 

Avec cette histoire, je voulais aussi expliquer les effets de la politique migratoire de l’Union européenne, qui repousse depuis 20 ans les frontières européennes de plus en plus loin, jusqu’au Niger en Afrique ! J’avais suivi et vu cette évolution depuis que je travaillais sur ces questions. 

La première étape était l’Italie, à Rome et en Sicile notamment, pour retrouver des personnes qui avaient été en lien direct avec le naufrage : un procureur, des pompiers, la médecin légiste Cristina Cattaneo, le commissaire en charge des personnes disparues. Je n’ai pas eu de problème pour rencontrer les interlocuteurs. C’était juste long, car il faut souvent de nombreuses autorisations. Les seuls moments pour lesquels je n’ai pas eu d’autorisation a été les rencontres des familles de disparus avec Cristina Cattaneo et son équipe pour les prélèvements d’ADN et les entretiens ante-mortem- ce que je comprends très bien. Ce n’est pas nécessairement un moment qu’on a envie de partager avec une journaliste. 

Je me suis ensuite rendue en Grèce et en Espagne, à la rencontre de gardes-côtes, de représentants de l’agence Frontex, d’autres légistes ainsi que d’ONG. 

La couverture du livre de Taina Tervonen, « Au pays des disparus » (Ed. Fayard, 2019)

Puis, vous êtes partie sur le continent africain.

Le Niger est un point important de passage vers la Libye. Je voulais couvrir l’économie du passage qui s’était créée là-bas, et montrer comment l’économie locale avait pu être complètement détruite par les nouvelles dynamiques restrictives européennes. L’idée était de montrer les effets de la politique migratoire sur la vie des gens et sur les personnes qui continuent d’essayer de passer. C’est dans la ville d’Agadez, en plein milieu du désert sahélien, que l’on observe bien cette économie, ce chassé-croisé de gens qui partaient et revenaient, qui étaient coincés. J’ai passé une semaine là-bas, ce fut intense car il fallait aller très vite, et en même temps prendre le temps de parler, d’écrire, de réfléchir aux choses qui manquaient et de débloquer des rencontres. Une connaissance m’avait mis en contact avec une personne de la ville et qui travaillait toujours sur place, sans être fixeur. Les fixeurs étaient très chers, ils pratiquaient des tarifs de chaînes de télévision et je ne voulais pas qu’ils nous emmènent là où il emmenait tous les journalistes. Mais il était indispensable d’avoir quelqu’un du coin, qui connaissait tout le monde et surtout était au courant des politesses à respecter pour éviter les faux pas. 

La dernière étape a été le Sénégal, d’où étaient originaires de nombreux disparus du naufrage de 2015. J’ai réussi à avoir la confirmation que des familles étaient présentes dans la région de Tambacounda seulement deux semaines avant le départ, en passant par des connaissances et par les autorités régionales sénégalaises. J’ai aussi retrouvé en Gambie un jeune homme croisé à Agadez, qui avait fini par rentrer chez lui après avoir renoncé à rejoindre l’Europe. Il était parti en volant les économies de son oncle qui l’avait élevé et était très gêné de rentrer. 

Finalement, après toutes ces rencontres, je n’ai pas réussi à découvrir l’identité de PM390047. Son corps a été enterré dans le carré des migrants du cimetière de Catane, en Sicile. 

La question de la façon dont on enterre les morts est aujourd’hui une question essentielle avec la pandémie de Covid-19.

Bien sûr. Ce besoin d’enterrer nos morts est une question qui nous touche et nous travaille tous en tant qu’être humain depuis toujours. En travaillant sur mon documentaire “Parler aux morts”, j’ai relu différentes versions du récit d’Antigone et j’ai été frappée par le fait que depuis Sophocle, tant d’auteurs se soient penchés sur la question de l’enterrement.  

Dans la pandémie actuelle, on assiste à un décompte assez violent des morts au quotidien. On les transforme en statistiques, en numéros. A l’inverse, l’un des articles qui m’a le plus marqué au début de la crise du Covid-19 fut un papier signé par la journaliste Pascale Robert-Diart dans Le Monde, qui a épluché les annonces de décès dans la presse locale. Elle avait réussi à faire une place à l’individuel et à l’intime de chacun. 

Personne ne devrait mourir dans ces conditions, seul, isolé, sans que ses proches n’aient le droit à des rites funéraires.

Ce n’est pas parce que ce sont majoritairement des personnes âgées qui meurent du Covid-19 qu’il ne faut pas en parler. Pendant le premier confinement, j’ai beaucoup pensé aux soignants qui accompagnaient des gens dans la mort, seuls et qui se substituaient aux familles. C’est très important de pouvoir faire ses adieux. 

Pendant plusieurs mois, ça n’a pas été possible dans les Ehpad et en soins intensifs. Personne ne devrait mourir dans ces conditions, seul, isolé, sans que ses proches n’aient le droit à des rites funéraires. Être privé des funérailles, d’échanges, c’est très dur. Je ne serais pas posé toutes ces questions si je n’avais pas travaillé si longtemps sur les disparus. 

Dans ce contexte, continuez-vous à travailler sur ce sujet de la mort ? 

A la fin du tournage de mon documentaire il y a deux ans, j’ai pris la décision d’arrêter de travailler sur les morts. 

Au fil des années, le sujet peut devenir pesant. S’approcher de la mort et de cet univers dont on ne s’approche pas habituellement peut fasciner certaines personnes et je n’étais pas très à l’aise avec ça. Pour moi, il n’y a vraiment pas de fascination à avoir avec la mort. 

Je ne voulais pas non plus être perçue comme une journaliste qui ne travaille que sur ces sujets. 

Je suis donc partie sur un projet complètement différent. Depuis deux ans, je travaille sur le patrimoine africain qui se trouve dans les musées français, et plus particulièrement sur un corpus d’objets venant du Sénégal et du Mali, éparpillés dans les réserves de différents musées français et réclamés par des chefs religieux sénégalais, qui sont les descendants des propriétaires de ces objets. 

Malgré tout, je continue de travailler sur les traces.

Les fossoyeuses, nouveau livre de Taina Tervonen publié en avril 2021 (Editions Marchialy)

Pour découvrir le travail de Taina Tervonen : 

Sur les disparus de la Méditerranée : 

Sur les disparus de Bosnie-Herzégovine: 

Crédit photo portrait de Taina Tervonen : Chloé Vollmer

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