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Maïa Courtois : “le point commun aux aires d’accueil, c’est la relégation”

Comment illustrer la relégation sociale et les discriminations environnementales auxquelles sont confrontés les “gens du voyage”? Pendant plusieurs mois, la journaliste indépendante Maïa Courtois a travaillé sur les aires d’accueil en France. Des lieux souvent enclavés, dans lesquels ceux que Maïa Courtois préfère nommer les “voyageurs”, doivent résider, dans des conditions de vie précaires.

Pour La Revue dessinée, la journaliste a enquêté sur les conditions de vie dans ces aires, souvent éloignées des centre-villes, à proximité d’usines et d’autoroutes. Et a recueilli la parole de leurs habitants, qui se battent pour des conditions de vie plus dignes. 

RAS : Comment vous êtes-vous intéressée au sujet des aires d’accueil ? 

M. C : J’ai grandi dans la Sarthe où j’ai pu constater assez vite que les aires d’accueil étaient reléguées loin des centres villes. Quand j’étais plus jeune, j’entendais aussi souvent le terme “Manouches” pour désigner les voyageurs, avec une connotation très négative. 

En travaillant sur le sujet, j’ai compris assez vite qu’il était important de déconstruire l’expression “Gens du voyage” car c’est une formule purement administrative, qui met dans le même sac des groupes de populations ayant des cultures, langues et origines très différentes. Au cours de mes reportages, j’ai pu me rendre compte de la diversité des gens qui vivaient sur les aires. Certains étaient des Gitans français depuis des générations, d’autres avaient une histoire d’immigration plus récente. Le désir de sédentarité ou de mobilité était aussi variable selon les personnes rencontrées. 

Mais c’est à la suite de l’explosion de l’usine Lubrizol en 2019, où l’on a pu observer un coup de projecteur sur l’aire d’accueil qui se situait à proximité, que j’ai eu envie de voir ce que  vivre dans une aire d’accueil signifiait.

La question des voyageurs est un sujet qui parle à tout le monde, mais ce sont des populations qui sont toujours regardées de très loin.

© Gaspard Njock / La Revue Dessinée, printemps 2021

Les enquêtes qui sont parues dans La Revue Dessinée, Mediapart et Politis sont le fruit de plusieurs mois d’enquête. 

Oui, j’ai commencé à m’intéresser au sujet en avril 2020. Lorsque l’on est pigiste, il faut essayer de rendre ce travail de fond rentable. Heureusement, c’est un sujet passionnant, qui m’a ouvert à d’autres angles et idées sur lesquelles continuer de travailler.

Avec ce travail, j’ai l’impression d’avoir découvert un univers dans lequel peu de travaux journalistiques donnent la voix aux premiers concernés. Le sujet est souvent traité en presse locale, mais surtout via la vision de la mairie, de la communauté de communes, de la police. Il me semble que les journalistes vont très rarement sur ces aires pour relayer la parole des voyageurs.

Mais il existe tout de même des spécialistes sur le sujet. Pour mon enquête, je me suis d’ailleurs beaucoup appuyée sur le travail de l’anthropologue et chercheuse à l’EHESS Lise Foisneau. C’est elle qui a introduit ces questions d’enjeux environnementaux autour des voyageurs dans la recherche française. 

J’ai aussi beaucoup suivi le travail du juriste et chercheur indépendant William Acker, qui fait beaucoup de pédagogie sur Twitter. C’est en m’appuyant sur les grilles de lecture de ces deux chercheurs que j’ai commencé ce travail de reportage dans les aires d’accueil.

Justement, comment avez-vous été accueillie sur les aires d’accueil dans lesquelles vous vous êtes rendue ? 

J’ai commencé à me rendre sur les aires d’accueil pour La Revue Dessinée, un travail pour lequel j’étais accompagnée du dessinateur Gaspard Njock. Certains de nos interlocuteurs, y compris dans des associations, nous avaient conseillé de ne pas y rentrer seuls, mais Lise Foisneau nous avait avertis de l’importance d’y aller sans intermédiaire. Car il ne fallait pas apparaître aux yeux des voyageurs comme faisant partie de “l’autre camp”, que ce soit l’administration ou les associations, parties prenantes d’un dispositif qui s’apparente quand même à du contrôle des voyageurs.

Le dessin créait de l’animation, et je n’avais plus qu’à parler aux gens.

Parfois, nous nous y sommes aussi rendus sans contact préalable. Dans ce cas-là notamment, on a vu que le dessin était un medium très appropriable et facile pour ouvrir la discussion, car il n’est pas intrusif. Gaspard arrivait et déployait sa palette ; moi je venais avec des exemplaires de La Revue dessinée pour leur montrer ce que nous voulions faire. 

Ensuite, Gaspard commençait à dessiner un peu dans son coin et attirait souvent d’abord les enfants qui étaient curieux, qui s’approchaient et se mettaient parfois aussi à dessiner…Puis venait un adulte qui demandait si Gaspard pouvait faire son portrait. 

Le dessin créait de l’animation, et je n’avais plus qu’à parler aux gens. C’était assez impressionnant à voir pour moi, qui n’avait jamais travaillé avec un dessinateur sur le long terme. Mais de manière générale, c’était tout de même très facile d’aborder les gens. Jamais personne n’a refusé d’échanger avec moi. Bien au contraire, les habitants des aires étaient souvent désireux de témoigner. On nous a invités à prendre un café, à partager le repas de midi…

Comment les voyageurs rencontrés sur les aires vivent-ils la médiatisation de leurs lieux de vie ? 

Les remarques ne se concentrent pas tellement sur les médias et la médiatisation, mais plutôt sur les étiquettes qu’on leur colle et la relégation, l’anti-tsiganisme, les clichés de “voleurs”. Ils sont intarissables sur le sujet de la stigmatisation. 

Ce qui m’a aussi marqué en parlant avec eux, c’est la mémoire très vive chez les habitants de ces aires d’accueil de l’histoire des voyageurs et notamment du génocide des Tziganes durant la Seconde guerre mondiale. Une histoire qui ne semble pas réglée : eux font le fil rouge entre ce passé douloureux et leur relégation aujourd’hui.

A l’inverse, je n’ai pas entendu d’accusation spécifique contre les journalistes, ni ressenti d’hostilité quand je suis arrivée.

Qu’est-ce qui caractérise les aires d’accueil où vous vous êtes rendus?

Le premier point commun, c’est la relégation. Ce sont des aires qui sont loin des centres villes. Elles sont aussi parfois difficilement accessibles  ⁃ il faut par exemple traverser des routes dangereuses, sans chemin piéton pour les rejoindre – et loin des services publics. 

Au total, les redevances s’élèvent de 250 à 500 euros par mois.

L’autre caractéristique commune, ce sont les différentes nuisances auxquelles les voyageurs sont confrontés : proximité des routes, des chemins de fers, poussière, pollution…Et puis dans beaucoup de cas, ces aires sont au sein même ou à proximité de de zones industrielles, comme à Villeparisis (Seine-et-Marne).

Au niveau de la vie quotidienne, en plus de la location de l’emplacement pour la caravane (environ 3€ par jour), ce sont surtout les factures d’eau et d’électricité qui pèsent sur le budget. Au total, les redevances s’élèvent de 250 à 500 euros par mois.  Les voyageurs n’ont pas non plus droit aux APL [Aide personnalisée au logement] car la caravane n’est pas considérée comme de l’habitat conventionné. Pourtant, ce sont des personnes assez précaires, ce qui signifie qu’une partie d’entre eux ne peut même pas se loger sur ces aires d’accueil. 

Pourquoi ces aires se retrouvent-elles souvent reléguées ?

Les communautés de communes choisissent des terrains peu valorisables sur le plan immobilier. La proximité des usines permet aussi un raccordement plus simple à l’eau et à l’électricité. Il existe bien des normes pour ces terrains ; mais elles ne sont pas toujours respectées

Certains élus m’ont aussi dit qu’il n’était pas évident de trouver des terrains pour ces aires d’accueil. En plus du manque de volonté politique, tout cela fait qu’ils ne sont clairement pas intégrés dans la vie sociale des villes.

On aurait tout de même pu imaginer que la catastrophe liée à l’explosion de l’usine Lubrizol, avec l’aire d’accueil  qui se trouvait à 500 mètres de l’usine, sans local de confinement, déclenche quelque chose au niveau national. Mais ça n’a pas été le cas : la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la question, lors de laquelle ont été entendus Lise Foisneau, William Acker, mais aussi de Vanessa Moreira-Fernandez, voyageuse de l’aire de Rouen, n’a finalement mené à rien. 

Comment avez-vous choisi les aires dans lesquelles vous vous êtes rendus ? 

Nous avons choisi les différentes aires selon plusieurs critères. Il nous semblait essentiel de nous rendre dans celle de Rouen un an après l’explosion de Lubrizol. Lors de mes recherches sur les modes de résistance des voyageurs, j’ai aussi découvert que des femmes menaient une lutte collective depuis plusieurs années à Hellemmes-Ronchin près de Lille pour de meilleures conditions de vie. 

C’est très compliqué de travailler sur les aires d’accueil car on se retrouve face à une vraie absence de données

Puis William Acker nous a mis sur la piste de celle de Gex (Ain), où un voyageur se bat seul contre les inégalités environnementales. 

A chaque fois, nous y passions une journée. Puis nous restions en contact, je les appelais régulièrement pour prendre des nouvelles. 

L’aire d’accueil de Gex (Ain) est située en plein milieu d’une carrière. « Le site servait de décharge pour les déchets du BTP, des batteries, de l’amiante… » explique Maïa Courtois dans son enquête « Mauvaises aires ». ©Google Maps

Il semble aussi que la recension de ces aires à l’échelle nationale est quasi inexistante. Quand on veut travailler sur ce sujet, de quels chiffres, de quelles informations dispose-t-on ? 

C’est très compliqué car on est face à une vraie absence de données. Il n’existe pas de cartographie nationale qui regrouperait les différentes aires d’accueil en France. Ce sont des lieux qui ne sont pas toujours faciles à trouver, car isolés des communes auxquelles ils sont rattachés. Il faut aller les chercher dans les plans locaux d’urbanisme et les schémas départementaux. 

C’est pour cela que le juriste William Acker fait un travail de recensement des aires d’accueil en France. Car, face au discours qu’il portait sur le caractère systémique de la relégation, les pouvoirs publics lui ont souvent opposé le fait qu’il n’existait pas de données. C’est la raison pour laquelle il a voulu établir une cartographie nationale, afin de le démontrer. 

Quand je me suis intéressée à la délégation des aires d’accueil à des sociétés privées pour Mediapart, je me suis tournée vers de nombreux ministères. Ils ont fini par me communiquer des données, mais qui remontaient à 2016…

C’est pour cela que dans notre reportage dans La Revue dessinée, on a voulu illustrer la situation grâce à un ensemble d’exemples. Ce n’est que comme ça que l’on peut montrer que c’est une réalité partagée dans différents départements. 

A la fin de votre article pour Mediapart, vous citez le nom des entreprises et des collectivités qui ont refusé vos demandes d’interview. 

Oui, au fil des mois, j’ai appelé de nombreux élus, communautés de communes, mairies mais aussi les sociétés privées qui gèrent les aires d’accueil. Ce qui m’a frappé par rapport à mes articles habituels, que ce soit sur les migrations ou le travail social, c’est le grand silence des différents interlocuteurs que j’ai essayé de contacter. 

C’est une situation que je n’avais jamais connue dans mes reportages précédents. Cela m’a beaucoup questionné. Je n’ai pas tellement de réponse, mais pour moi, cela fait vraiment écho à leur relégation géographique, sociale et politique au sein de la société. 

Mais les voyageurs ont finalement un rapport assez ambigu à ces aires. 

Tout à fait. Ces aires d’accueil sont censées être un dispositif pour organiser la mobilité des voyageurs. Mais beaucoup d’entre eux se sédentarisent sur ces aires et y vivent pendant des années. Quand on a grandi sur une aire ou qu’on y a passé dix ans de sa vie, on ressent une forme d’attachement qui est paradoxale. Car ils sont à la fois tout à fait conscients de la pollution environnante, mais ne se voient pas aller ailleurs. On nous répondait : “Pour aller où de toute façon?”

Pour découvrir le travail de Maïa Courtois : 

  • Vous pouvez lire son reportage Mauvaises aires, réalisé avec le dessinateur Gaspard Njock, paru dans le numéro de printemps 2021 de La revue dessinée.
  • Et pour lire le travail de recherche de l’anthropologe Lise Foisneau sur les discriminations environnementales que rencontrent les voyageurs, c’est ici et ici

3 réponses sur « Maïa Courtois : “le point commun aux aires d’accueil, c’est la relégation” »

C’est très interessant mais surtout déroutant, le problème est complexe, Merci pour votre travail, vous nous faites redécouvrir et découvrir des talents et des sujets passionnants.

Merci pour cette contribution à la compréhension d’un sujet, il est vrai , très complexe. Personnellement, j’ai consacré beaucoup de temps à comprendre pour pouvoir expliquer à mes collègues élus, la réalité des situations très diverses des gens du voyage, qui voyagent ou qui ne voyagent plus .
Pour avancer, il faut d’abord connaître, approfondir, ouvrir les yeux sur la réalité

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