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“Moi, Antoine Tricot, suis-je légitime pour parler des quartiers populaires ?”

Raconter les quartiers populaires, exercice critique: pendant cinq ans, le journaliste Antoine Tricot a travaillé sur un quartier prioritaire de la ville de St-Pol-sur-mer, près de Dunkerque. Un quartier populaire marginalisé par 40 ans de déclassement social et dont la rénovation se faisait attendre depuis une vingtaine d’années. Son livre « Cheville Ouvrière » (Créaphis Editions) est un reportage qui cherche à capter une mémoire ouvrière hétérogène.

Mais au-delà du récit sur l’histoire urbaine de cette France populaire, ce livre se pense aussi comme un « essai de journalisme critique ». Au sein de quartiers dont l’image est souvent déformée dans les médias, Antoine Tricot, lui, s’est livré à une expérience originale, à savoir raconter le quotidien de ces espaces. Avec ce constat : « la vie, c’est 95% de banalité ».

St-Pol-sur-mer / © Antoine TRICOT

RAS : Vous avez publié en septembre 2020 votre livre « Cheville ouvrière ».  Pourquoi ce titre pour résumer votre travail sur Saint-Pol sur mer ?

A. T : C’est un geste de mon éditeur, Pierre Gaudin (Créaphis éditions). Un titre qui fait absolument sens pour moi car il a réussi à saisir ce que je n’arrivais pas à condenser en deux mots après cinq ans de travail.

Nous voulions raccrocher histoire des quartiers populaires et mémoire ouvrière. Pour moi, les quartiers populaires sont une cheville ouvrière de l’histoire française. C’est le chaînon manquant à la compréhension des journalistes aujourd’hui, qui isolent ces espaces en se focalisant sur les problèmes actuels sans les réintégrer dans une histoire plus longue et plus complexe.

« Cheville ouvrière », c’est aussi pour remettre ces quartiers populaires à leur place dans notre imaginaire collectif. La cheville ouvrière est finalement un assemblage qui permet le fonctionnement d’un ensemble et tient l’édifice, mais demeure peu visible, modeste. C’est ce que font à mon avis de nombreux acteurs de ces quartiers, qui agissent pour la structuration de ces quartiers et leur engagement politique – loin de la vision passive que l’on peut avoir d’eux.  

Plus globalement, l’objectif de ce livre était aussi de replacer ces quartiers populaires dans notre histoire commune et de remettre en avant la mémoire ouvrière oubliée, mais aussi de mieux représenter au quotidien ces gens qui y habitent et tiennent ces endroits par leurs histoires et récits.

A l’origine, vous n’avez pas d’attaches à cette ville de 21 000 habitants. Mais vous commencez ce travail en 2015, à la suite d’une commande de la mairie de Dunkerque.

C’est finalement une conjoncture d’événements. J’étais encore jeune journaliste culturel à l’époque, et je m’étais retrouvé sans travail après la fin de l’émission pour laquelle je travaillais à France Culture. J’ai alors été  contacté par Patrick Le Bellec, chargé de la mission « Art et espace public » de Dunkerque.

L’année d’avant,  j’avais déjà participé à une première commande d’évaluation de cette mission pour la revue Cassandre. Mais cette fois-ci, on me propose de suivre la mise en place de projets artistiques dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine à St-Pol-sur-Mer, pour une résidence d’écriture de dix-huit mois.

Sauf que ces projets artistiques n’ont finalement pas vu le jour au cours de ma résidence. Je me suis retrouvé à venir une semaine par mois à St-Pol, mais sans objet d’étude. C’est à ce moment-là que j’ai proposé de transformer ce travail en un portrait qui raconte l’histoire de ce quartier prioritaire avant sa rénovation, afin qu’il reste une trace de son histoire.

Carte de St-Pol-sur-mer / Par Antoine TRICOT

Ce que vous découvrez, c’est un quartier prioritaire avec ses spécificités et sa sociologie propres, où le quartier des cheminots des années 1920 côtoie les grands ensembles de Guynemer et Jean-Bart des années 1970.

A l’origine, je me suis surtout intéressé au bâti, à la rénovation urbaine, et à l’histoire de ces espaces. La cité Cheminots date de l’entre-deux-guerres, avec ses pavillons, petits jardins ouvriers et associations. Un espace qui suscite un attachement très fort, mais qui côtoie Guynemer et Jean-Bart, grand ensemble de 900 logements sans mémoire collective.

“Ces grands ensembles sont le symbole d’une déshérence de la ville dans l’imaginaire collectif”

Pourtant, ces grands ensembles sont aussi ancrés dans l’histoire de St-Pol par sa population hétéroclite. Je me rends compte que ce sont des jeunes couples, fils et filles de dockers et cheminots, qui avaient besoin de nouveaux logements qui sont venus y habiter. Mais aussi les habitants issus des cités de transit, construites dans les années 50 et 60 pour résorber les bidonvilles. Sans parler des habitants des camps qui hébergeaient les travailleurs immigrés et les personnes dont les logements avaient été détruits par la 2nde guerre mondiale et étaient toujours logés dans de l’habitat précaire jusque dans les années 70.

Malgré cette histoire sociale bien ancrée dans le territoire, ces grands ensembles sont stigmatisés, considérés comme une verrue, même par le maire de l’époque. Les habitants du quartier des Cheminots qui ont assisté à leur construction considéraient ces immeubles comme des cages à lapin, alors que les logements assuraient une meilleure qualité de vie, avec l’eau chaude courante et de grandes baies vitrées.

Mais la différence avec le quartier cheminot, qui représente la gloire ouvrière du 20e siècle, c’est que ces grands ensembles sont aussi le symbole d’une déshérence de la ville dans l’imaginaire collectif. Guynemer et Jean-Bart ont été inaugurés en 1974, au moment de la crise pétrolière qui touche l’industrie de la région. La population de ces ensembles, faite d’ouvriers à l’origine, commence à être aussi composée de personnes qui se retrouvent au chômage et vont se retrouver piégés dans ces logements sociaux.

Le désamour de ces quartiers vient de cette crise sociale et d’une paupérisation des gens qui y habitent.

Les habitants de ces quartiers populaires y sont toutefois attachés.

Oui, mais l’une des questions à soulever est surtout : qu’est-ce que vivre dans du logement social ? On ne peut à mon avis traiter les quartiers populaires sans traiter le sujet du logement social. A St-Pol-sur-Mer, la rénovation urbaine du quartier, qui a finalement commencé en 2021, est sur la table depuis 1996. Ce qui veut dire que depuis vingt-cinq ans, on explique aux habitants que le quartier va être rénové, que les logements seront détruits et qu’ils devront peut-être habiter ailleurs sans en avoir le choix.

Il faut donc imaginer la précarité de logement induite par cette situation. C’est ça de vivre dans un logement social : on ne maîtrise pas son évolution. Est-ce que l’on veut investir pour refaire l’appartement s’il va être rénové ou que l’on va devoir déménager ? La question se pose  aussi pour le bailleur social, qui pendant 25 ans a laissé les habitats se dégrader. C’est cette dégradation qui entraîne un rapport conflictuel au lieu de vie.

Pourtant, beaucoup sont très attachés à ce quartier. Les jeunes parlent des parties de foot, des barbecues entre copains, des jeux en bas des tours. Ils adorent cette sociabilité. Mais personne n’aime la précarité, le mauvais état des logements et la stigmatisation qui va avec.  Cet imaginaire est d’ailleurs renforcé par l’amplification par la presse locale des faits divers qui s’y déroulent. . J’ai observé une ambivalence constante entre : « On aime ce quartier” et “on le déteste ».

“On ne peut pas se limiter aux faits pour décrire ces quartiers : il faut aussi comprendre comment les gens le racontent”

Différentes vues de la cité des Cheminots / © Antoine Tricot

Dans ce travail, vous privilégiez aussi une vision géographique et historique du quartier, qui raconte l’histoire des grands ensembles.

Oui, car j’ai d’abord été obligé de développer une réflexion spatiale de la ville pour m’interroger sur les raisons qui ont poussé le quartier des Cheminots des pavillons ouvriers et les grands ensembles Guynemer et Jean-Bart à être associés en tant que quartiers prioritaires dans la politique de la ville.

J’ai dû étudier l’histoire des politiques de rénovation urbaine, qui se développent dans les années 80-90. A l’époque, je découvre tout des questions de politique de la ville, de cette action de l’Etat qui a défini progressivement 1500 quartiers populaires français en quartiers prioritaires.

Alors que l’Etat avait décidé depuis 1973 de cesser les projets de construction sur le modèle des grands ensembles, de nombreuses tours sortent de terre dans les années qui suivent. Dès lors, ces espaces sont devenus un lieu aveugle de la pensée publique de l’époque. Puis arrivent très vite des faits divers, comme le rodéo des Minguettes [banlieue de Lyon] en 1981, qui soulignent le problème de la précarité et focalisent l’attention sur des prétendus problèmes de violence.

D’où une action assez autoritaire de l’Etat, doublée d’une pensée sécuritaire, sur le thème : « classes laborieuses, classes dangereuses ». Des budgets spéciaux sont créés pour la politique de la ville, en grande partie pour dédensifier ces espaces. Or, si l’on veut dédensifier une grande barre qui n’est plus adaptée à la représentation de la ville d’aujourd’hui, comme Jean – Bart – Guynemer à Saint-Pol-sur-mer, il faut trouver du foncier. Un foncier disponible dans le quartier Cheminot du fait des grands jardins. C’est donc une politique nationale qui donne aujourd’hui à ces deux quartiers un destin commun.

Mais pour ces projets, on se rend aussi compte qu’on ne peut oublier les populations qui y habitent.

Vous décrivez pourtant un projet de rénovation qui se fait au détriment de la population.

C’est ici une question de démocratie participative : quelle place laisse-t-on aux habitants dans le processus de rénovation ? Si la mairie a souvent mis en avant un processus de consultation, les habitants l’ont toujours considéré comme faux. « On nous demande de choisir les papiers peints, mais pas plus », reprochait souvent une militante associative. De mon côté, entre 2014 et 2020, c’est parfois moi qui apprend aux gens qu’une rénovation urbaine devrait avoir lieu.

Les habitants ont encore une fois l’impression de subir ces décisions. C’est ce qui s’est passé en avril 2020, lorsque l’on s’est rendu compte qu’ils avaient détruit la maison des associations, le lieu collectif du quartier. Ce type de décision crée de la peur et de l’incompréhension.

On peut aussi parler du mobilier urbain, quasiment inexistant dans le quartier. La mairie a peur des dégradations, mais les habitants n’ont pas attendu la rénovation pour mettre en place eux-mêmes ces espaces collectifs et créer leur propre mobilier, qui n’est pas dégradé. Il faut ainsi voir comment la mauvaise réputation d’un quartier populaire nuit à une action concrète sur ce quartier de la part des politiques.

On ne peut donc pas se limiter aux faits pour décrire ces quartiers : il faut aussi comprendre comment les gens le racontent. C’est une dimension du journalisme qui me parait intéressante, mais qui a peu de place dans l’espace médiatique actuel.

Votre livre est aussi un « essai de journalisme critique ». Car l’objectif était aussi de réfléchir sur votre propre travail de journaliste, une profession très critiquée dans les zones prioritaires. Pourquoi le métier suscite-t-il autant de mépris dans ces quartiers ?

Ce livre n’est pas un essai sur le journalisme, mais un essai de journaliste. Ce que j’ai essayé de faire, c’est mettre en place une expérience qui ne correspond pas à ce que je vois actuellement. Avec pour questionnement : est-ce possible de mettre en place une nouvelle vision des quartiers populaires avec le journalisme ?

Car la défiance envers le journalisme existe. « Attention à ce que vous dites, monsieur est journaliste. Il note et enregistre tout », avais-je pu entendre, lors d’une réunion de quartier. Les quartiers populaires ne sont pas particuliers, mais le traitement journalistique qui en est fait l’est, et c’est ce qui peut induire une défiance. Car les journalistes ont tendance à venir dans ces espaces avec plus d’appréhension et aussi plus de mépris. Sauf que plus on a de mépris pour un endroit, plus la violence qu’on va susciter est grande.

Mais de façon générale, les journalistes oublient leur rôle de médiateur. Il faut toujours expliquer ce que l’on fait, pourquoi on le fait et comment on le fait. Les gens en face de nous ignorent comment on travaille la plupart du temps. Et quand on va quelque part, il ne faut pas oublier que l’on n’est pas forcément légitime pour parler de tous les sujets.

“Nous journalistes ne sommes pas que des observateurs de cette société, nous en sommes partie intégrante”

D’où votre réflexion sur le journalisme situé que vous développez. En quoi parler de soi permettrait de mieux couvrir son sujet ?

C’est une réflexion qui ne doit pas concerner que les quartiers populaires. Moi, Antoine Tricot, journaliste culturel à l’époque, est-ce que je suis légitime pour parler du sujet des quartiers populaires ? Moi qui viens du Cantal, une région souvent stigmatisée dans les médias pour son côté rural, je me suis toujours demandé comment j’aimerais qu’un journaliste venant de Paris travaille sur ma région.

Cette réflexion, j’ai essayé de l’appliquer à tout mon travail : à quel moment d’où je viens peut poser problème dans mon traitement de ces quartiers ? A quel moment le fait que ce soit moi qui  parle de ce quartier populaire pose problème, quand cela vient plaquer mes représentations stéréotypées sur les gens ?

Ce que j’ai proposé, c’est donc du journalisme situé, car la vérité que je propose, bien que je l’associe toujours à un  travail de vérification des informations, du recoupage des archives, etc., demeure partielle. C’est en effet moi qui la compose, en choisissant quels entretiens privilégier, quelle parole mettre en avant etc. Et c’est moi aussi qui la traduis et lui donne un sens. Cela ne signifie pas que tout est relatif. Au contraire, laisse apparaître clairement les conditions subjectives de la construction de mon travail, renforce l’objectivité de ce que je décris.

Mais c’est aussi une réflexion sur la place du journalisme dans la société. Nous ne sommes pas que des observateurs de cette société, nous en sommes partie intégrante.

St-Pol-sur-mer © Antoine TRICOT

D’où aussi un besoin de transparence sur les conditions de votre travail et de votre écriture.

Les personnes que l’on interroge nous confient une parole. Il est très important pour moi qu’elles se retrouvent dans mon travail, mais que ce soit aussi clair qu’il y a eu un acte de transformation. Que ce soit pour retranscrire la parole d’un universitaire, d’une personnalité politique ou d’un habitant de quartier populaire, nous faisons en effet un travail de traducteur, qui n’est jamais transparent.

Pour rendre ce processus compréhensible, il faut que j’assume avoir fait ces choix, d’où je parle et par quoi sont motivés ces choix.

Cette transparence doit aussi permettre un travail de critique de la part des lecteurs, sur le modèle de la réfutabilité scientifique. Il faut qu’existe la possibilité de réfuter au journaliste ce qu’il avance, d’où la nécessité de montrer les conditions de construction de son travail. Ça, je l’emprunte à Raphaël Meltz, le directeur du regretté magazine Le Tigre.

Au sujet de cette transparence, votre travail a été financé par la mairie de Dunkerque. Est-ce devenu problématique pour vous au cours de votre travail ?

A vrai dire, j’avais eu plus de mal à accepter la première commande pour la ville de Dunkerque en 2014. La municipalité nous avait rémunérés pour analyser leur propre travail, celui de la mission Art & Espace public. Mais l’équipe en charge de la commande s’était comportée de manière exemplaire et notre travail avait finalement dérangé pas mal de monde. Pourtant le fait d’annoncer la couleur dès le début au lecteur me semblait important pour qu’il sache quelles étaient nos contraintes et puisse lire en toute connaissance de cause.

“Je voulais raconter la banalité du quotidien

Lors de la deuxième demande, je n’avais pas de travail et ça a joué un rôle dans ma capacité de négociation. J’avais été obligé d’accepter une relecture de la mairie. Et bien qu’elle ne soit pas coercitive,  j’ai tremblé pendant toute l’écriture ! Finalement, la relecture n’a pas posé problème, rien n’a été changé : je pense globalement que les municipalités ont un intérêt à financer des études par des personnes qui n’ont pas un regard de technicien, d’urbanistes ou de sociologues. Ce type de travail peut apporter une autre connaissance de la ville pour les maires et leurs équipes techniques.

Du côté des journalistes, cela peut permettre d’avoir un revenu complémentaire comme le permettent les résidences d’éducation aux médias qui se multiplient aujourd’hui. Cela permet aussi de travailler sur des territoires qui apparaissent peu dans les médias nationaux. C’est le cas de Saint-Pol-sur-mer. Je suis très heureux que mon livre permettent de traiter à partir de cette ville une problématique, celle de la rénovation des quartiers populaires, qui touchent  des millions de personnes en France. 

La presse régionale est aussi celle qui raconte au quotidien la ville et son actualité. Comment avez-vous perçu leur couverture sur ces quartiers ?

Le principal journal de la région, La Voix du Nord, est bien sûr le premier reflet du quartier, que ce soit en bien ou en mal et cela joue sur la respectabilité du quartier dans l’imaginaire local. Le quotidien titrait par exemple de manière assez violente en 2018 au sujet de la rénovation : “Et si Jean-Bart – Guynemer devenait un vrai quartier”. Un jugement de valeur qui se base sur la vision du bailleur social, mais ce n’est pas la description d’une réalité ni même le résultat d’une analyse.

De manière générale, le problème vient du traitement trop schématique de ces quartiers populaires. A part les mariages ou d’autres événements, la plupart des articles sur ces quartiers sont focalisés sur les faits divers, contrebalancés parfois par des articles qui valorisent les côtés positifs. Ce qui fait qu’on se retrouve avec ce filtre schématique en noir et blanc sur ce qu’est un quartier populaire.

Travail photographique autour de St-Pol-sur-mer © Antoine TRICOT

Le problème vient finalement du fait que les journaux accordent surtout de l’importance à l’extraordinaire, à l’événement. Moi, je voulais raconter la banalité du quotidien. La vie, c’est 95% de banalité. Si on sort de l’événement, on se rend compte de tout ce qu’il y a à raconter, et c’est ce qui permet de comprendre un quartier populaire mais aussi un village de montagne ou une banlieue pavillonnaire. 

A la mort de l’écrivain Joseph Ponthus en février dernier, vous aviez notamment mis en valeur sur Twitter son livre de 2012, « Nous…la cité » (La Découverte), dans lequel quatre jeunes de Nanterre se racontaient à travers leur quotidien. Un ouvrage qui vous avait marqué par sa démarche et son récit du quotidien, du banal ?

Oui, c’est un livre qui m’a fait réfléchir à la place que je laissais à la parole dans mon travail. J’avais lu ce livre en janvier 2015 au moment des attentats de Charlie Hebdo. Avec ce récit à la 1ère personne, dans lequel il réussit à intégrer l’atelier d’écriture qu’il organise avec cinq jeunes de Nanterre, Joseph Ponthus a fait apparaître une parole qu’on n’entendait pas ailleurs, surtout dans le contexte des attentats.

Moi, j’étais jeune journaliste à l’époque, et je m’intéressais beaucoup à la question de la médiation, à comment valoriser la parole des gens. Je voulais sortir d’un modèle de journaliste qui fait tout au style indirect, qui supprime le ton, le rythme, l’argumentation des acteurs.

Avec ces textes bruts écrits par les jeunes de ce quartier de Nanterre, dont un raconte par exemple son séjour au mitard, on avait ici un ouvrage qui apportait autre chose, que je retrouve notamment dans le documentaire radio. A savoir laisser entendre la parole des gens, leur accent, leur timbre, etc.

Après votre livre, vous avez repris votre travail radio pour France Culture. Est-ce finalement plus simple de décrire la banalité à la radio ?

Ce n’est pas plus simple, mais on y trouve tout de même des espaces, comme à France Culture, où on peut décrire la banalité du quotidien. C’est ce que j’ai fait en 2019, quand je racontais la médecine rurale dans le Cantal pour la Série documentaire (LSD, sur France Culture).

Globalement, le support documentaire offre la possibilité d’écrire la banalité, qui a parfois peu de place dans la presse. Il ne faut pas de la banalité partout, mais il faut plus que deux cases dans les médias pour en parler.

“En laissant via le dépôt légal deux exemplaires à la BNF, on fait entrer cette histoire dans notre patrimoine commun”

Globalement, il faut réfléchir à comment on parle des quartiers populaires, mais aussi des pays d’Afrique, des ruralités, des beaux quartiers où l’on focalise notre regard sur certaines problématiques, alors que ces espaces mériteraient un regard plus complexe. Il faut sortir des sujets imposés par l’agenda politique, qui impose un rythme et des thématiques sur l’agenda médiatique.

Votre travail, c’est aussi avant tout un travail sur les marges et sur leurs sociétés. Sur d’autres sociétés en marge, comme les sociétés rurales. Pourquoi cet intérêt pour les marges ?

Je n’appellerais pas ces espaces des marges. La notion de marge est déjà problématique. Ces lieux sont plus dans la marge des journaux que des marges en soi. Ils sont au cœur de la société, mais on a du mal à les faire nôtres, car le storytelling politique tend à réduire la société, à la centrer autour d’une toute petite réalité politico-médiatico-économique très parisienne. Mon travail à moi, en tant que journaliste, est d’informer sur l’ensemble de la société.

Ce qui m’intéresse, c’est la question des représentations, qui apparaît dans tout mon travail, des sociétés rurales aux jeux vidéo. Je cherche à fouiller dans les mécanismes de représentation sociale pour voir comment elles se construisent et influencent la réalité.

A St-Pol-sur-mer / © Antoine TRICOT

Sur St-Pol sur mer, vous dites dans votre livre : « Si les maisons sont encore là, la mémoire vive de la cité s’est diluée ». Avez-vous peur que cette mémoire disparaisse ?

On ne peut pas comprendre une société si rien n’est écrit dessus. Que restera-t-il de la mémoire HLM et de ses habitants une fois ces rénovations effectuées ? Ce patrimoine est sous-représenté dans notre représentation du monde, alors que des millions de personnes sont passées par ces endroits. On ne peut pas les rayer d’un trait de plume. 

Pour moi, il y a un geste très fort à écrire un livre sur cette réalité. En laissant via le dépôt légal deux exemplaires de Cheville Ouvrière à la BNF [Bibliothèque nationale de France], on fait entrer cette histoire dans notre patrimoine commun avec sa singularité et sa banalité, et on établit aussi une reconnaissance de ces trajectoires ouvrières, immigrées, diverses qui peuvent être celles des habitants de St-Pol-sur mer.

Pour en savoir plus sur le travail d’Antoine Tricot :

  • Son site à consulter ici

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