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En immersion dans l’ubérisation : “même salariés, ces emplois demeurent jetables” (Gurvan Kristanadjaja)

Uber, Deliveroo, Frichti : tenantes de l’ubérisation, toutes ces entreprises ont bouleversé le monde du travail sous couvert de promouvoir un modèle de société vertueux, dans lequel le client est devenu roi.
Mais la nouvelle économie du numérique et sa communication positive a surtout créé dans son sillon de nouvelles couches de précarité. Alors que la pandémie nous a tous rendus encore plus accros à ces plateformes, environ 200 000 personnes en France vivent désormais au quotidien de livraisons à travers les villes, dans des conditions souvent plus que fragiles.

Gurvan Kristanadjaja, journaliste à Libération, a enquêté sur cette ubérisation du monde du travail. Reporter-livreur en immersion, il en a sorti un essai fin avril, Ubérisation, piège à cons (Robert Laffont, 2021). Et en a tiré une conviction : “le mythe Uber ne pourra pas masquer longtemps ses conséquences désastreuses sur l’emploi et les conditions de vie réelles de ses ‘collaborateurs’”.

Crédit photo de Une : Eric Darot – Flickr


R.A.S : Taxis, livraison de nourriture ou de colis : d’Uber à Amazon, de Frichti à Stuart, toutes ces entreprises se sont positionnées ces dernières années sur des domaines spécifiques. Mais quel modèle commun nous vendent-elles ?

G.K : Le modèle du nouveau monde : un  monde décloisonné avec son champ de possibilités, dans lequel tous les anciens écueils – par exemple les difficultés liées à l’ascension sociale – devaient disparaitre.

Ce discours, porté par une forte communication, n’est pas forcément nouveau. Mais ce que l’on constate, c’est la dissonance pour le consommateur – que j’étais – entre le discours perçu, qui prône des valeurs vertueuses en phase avec les nouvelles questions de société, et ce que j’ai constaté sur le terrain.

Cette dissonance n’apparaît que lorsque l’on obtient une image complète du milieu.

J’ubérise, tu ubérises : l’ubérisation est entré dans notre langage commun en à peine quelques années. Mais comment le définit-on ?

Uber naît en 2009, et le néologisme “Ubérisation” est prononcé pour la 1ère fois en 2014 par le patron du groupe de communication Publicis Maurice Levy.

Le mot est intéressant car il décrit un véritable système, à savoir l’entrée en concurrence sur un marché d’une ou plusieurs entreprises qui vont concurrencer un secteur auparavant assez figé. Une entrée qui se fait par trois leviers : le recours massif aux indépendants, à la technologie et une stratégie agressive pour des prix beaucoup plus bas.

Ce qui est fascinant, c’est que ce modèle-là peut être dupliqué partout, peu importe le secteur ou le pays. On l’a vu avec les VTC (Voiture de transport avec chauffeur) pour Uber, mais on pourrait aussi le voir dans le futur dans d’autres milieux comme l’enseignement.

Une méthode appliquée au détriment des travailleurs des plateformes, ces « perdants de l’économie numérique ». Vous décidez donc de vous intéresser à eux, ceux que vous nommez les « Invisibles ».

Oui, car par les milieux que l’on fréquente en tant que journaliste, on est souvent plus amené à rencontrer des personnes avec des responsabilités au sein de ces entreprises, formés dans des écoles de commerce et généralement issues de familles CSP+. Je voulais donc montrer les deux bouts de la chaîne, de ceux qui sont dans la rue et sont dirigés par les algorithmes à ceux qui les produisent.

« Au départ, Mohammed travaille beaucoup mais gagne bien sa vie. Puis vient la ‘crise d’austérité’ opérée par Uber »

Avant de commencer mon enquête, j’étais frappé par le physique des livreurs que je croisais dans la rue. Presque tous étaient issus de la 1ère ou 2e génération d’immigrés. On peut parler d’un clivage social, mais aussi racial. On a perçu ces entreprises comme porteuses de progrès, mais l’on retrouve finalement des images anciennes de personnes issues de l’immigration servant une classe moyenne consommatrice.

Un livreur sur la route / Crédits : Tom Woodward – Flicker

Dans votre enquête, vous décidez de retrouver Mohammed, chauffeur que vous aviez rencontré en tant que client en 2015. Cinq ans plus tard, le miroir aux alouettes d’une ascension sociale et du mythe de l’entrepreneur s’est finalement brisé ?

Quand je rencontre Mohammed, ce qui me frappe, c’est son discours pro-entrepreneuriat : “moi Uber, j’étais pour, et même maintenant, je continue à comprendre leur projet”, m’explique-t-il cinq ans après.

Mohammed croit beaucoup en la méritocratie. Pourtant, il se retrouve aujourd’hui avec 17 000€ de dettes, n’arrive plus à se payer malgré les dizaines d’heures de travail et doit rembourser le crédit pour sa voiture.

Mais pour lui, l’entrepreneuriat représente le seul moyen d’émancipation. Quand Uber arrive en 2012 en France, lui ne voit pas d’évolution possible avec son travail dans les panneaux solaires, et se dit : « Autant que je devienne mon propre patron. Au moins je serais maître de mon destin ».

Ce discours est aussi entretenu par Uber, qui souligne son rôle d’employeur des banlieues et promet une belle situation avec costard et voiture.

Au départ, il travaille beaucoup mais gagne bien sa vie. Puis vient la « crise d’austérité » : après avoir dépensé beaucoup d’argent pour attirer les chauffeurs, Uber réduit les rémunérations car son modèle n’est pas rentable. D’un seul coup, la commission prélevée par la plateforme passe de 25 à 35%.

Mohammed, qui se rend compte qu’il n’est pas maître du prix des courses, se retrouve piégé par ces baisses. La déception est autant pécuniaire que symbolique : démoralisé et plein de dettes, il a, comme beaucoup de chauffeurs, surtout eu la sensation de s’être fait avoir.

« Devenez votre propre patron », affirme Uber sur son site web (Capture d’écran, mai 2021)

Avec Libération, vous êtes vous-même devenu livreur pendant deux semaines, pour  Amazon puis pour le livreur de colis Stuart (filiale de La Poste). Se mettre dans la peau d’un « invisible », était-ce l’unique manière de comprendre cette précarité ?  

Le problème, c’est que les travailleurs des plateformes sont généralement méfiants vis-à-vis des institutions. Beaucoup ressentent un sentiment de déclassement social. Donc quand on arrive avec cette position valorisée de journaliste, les livreurs n’ont pas forcément envie de nous répondre.

C’est ce silence qui est à l’origine de mon enquête sur Amazon. J’avais reçu un colis sous mon paillasson, sans même avoir pu voir le livreur, ce qui m’a fait réfléchir à cette pression exercée par la cadence du travail. J’ai donc essayé de les contacter pour aborder leur situation. 

J’ai laissé des mots sur ma boite aux lettres, commandé des colis exprès pour entrer en contact avec eux, les ai abordés dans la rue. Mais personne ne voulait me parler. Mon dernier recours, c’était donc de me faire embaucher.

« 37% de personnes sans-papiers parmi les livreurs »

Je ne vois tout de même pas non plus l’immersion comme un modèle. Je n’avais juste pas d’autre choix. Quand on travaille sur des sujets sociaux, il est nécessaire de donner la parole à ces personnes. Mais parfois, l’un des seuls moyens de le faire, c’est de se mettre soi-même à la marge.

Ce n’est d’ailleurs qu’après mes premiers articles que j’ai commencé à recevoir des témoignages d’autres livreurs, après avoir montré patte blanche.

Un livreur Uber Eats à Manchester / Crédits photo : Shopblock – Flickr

Pour Amazon comme pour Stuart, vous décrivez la même condition de précarité pour ces livreurs. Mais peut-on mettre sur le même plan une embauche en CDI pour Amazon et un livreur autoentrepreneur chez Stuart ?

Oui car beaucoup de similitudes existent. D’abord,  tous ces métiers sont dirigés par des algorithmes via des applications, donc se ressemblent dans la manière d’être dirigé.

Et l’exemple d’Amazon est finalement éclairant : on pose beaucoup la question du salariat pour ces plateformes. Sauf que la manière dont il est pratiqué chez Amazon n’en est pas vraiment, avec une précarité qui persiste.

Par exemple, l’entreprise que j’ai intégrée comptait une dizaine de personnes, qui travaillaient toutes pour la plateforme. Parmi eux, certains m’ont raconté avoir été licenciés du jour au lendemain, car l’entreprise au-dessus d’eux dans la chaîne de sous-traitance avait perdu un appel d’offres et n’avait plus de travail à leur fournir.

Quand on regarde la structure de l’embauche, ce sont finalement plusieurs couches de sous-traitance. Avec au dernier échelon, des entreprises très dépendantes des entreprises au-dessus d’elles. Ces emplois, même salariés, demeurent donc jetables, avec des conditions et cadences aussi infernales que dans les autres secteurs de livraison.

Les règles sont aussi dictées uniquement par l’entreprise, avec peu de place à la contestation. « Si tu n’es pas content, tu prends la porte et quelqu’un viendra te remplacer » est un discours omniprésent dans ces secteurs.

« Le propriétaire du compte a disparu, en modifiant les identifiants sans que je puisse récupérer les 400€ de ma semaine »

Pour Stuart, la précarité est tout de même encore plus forte. Vous pointez notamment une évolution sociologique des profils de travailleurs, passée en quelques années du travailleur étudiant au sans-papier.

Oui, une des premières études sur le sujet a montré cette évolution sociologique, avec désormais 37% de personnes sans-papiers parmi les livreurs. Je l’avais déjà ressenti sur le terrain, avec ce basculement vers 2018-2019, où les étudiants à vélo ont disparu au profit d’autres, à savoir les jeunes de banlieue, puis les personnes issues de l’immigration, du fait de la baisse des rémunérations.

On retrouve ici une sorte de chaîne alimentaire, avec une plateforme proposant un travail via l’autoentrepreneuriat, et des personnes précaires qui vont y travailler, mais aussi sous-louer leurs comptes de livreur à des personnes sans-papiers encore plus précaires parce qu’elles n’ont pas d’autre choix pour en vivre.

Ces personnes en situation irrégulière ne peuvent en effet pas acquérir le statut d’autoentrepreneur. Pour mieux saisir cette précarité, vous-même avez sous-loué un compte à un livreur de la plateforme Stuart pendant plusieurs jours.

J’ai trouvé une sous-location de compte via un groupe Facebook. Beaucoup d’annonces sont postées sur les groupes de livraison pour des sous-locations de compte contre une commission.

J’ai pris la commission la moins chère – 80€ par semaine. Je rencontre la personne, qui me donne les identifiants du compte et commence à livrer.

Au bout d’une semaine, je dois venir récupérer mon salaire, en cash. Sauf que le propriétaire du compte disparaît en modifiant les identifiants sans que je puisse récupérer les 400€ de ma semaine.

Moi, je n’avais pas forcément besoin de cet argent, mais il faut se mettre dans la position de quelqu’un qui arrive en situation irrégulière en France, et n’a pas les moyens de protester. Ces situations sont très régulières pour ceux qui ne peuvent pas se mettre au statut autoentrepreneur. 

Au cours d’un de vos reportages, vous avez aussi enquêté sur Frichti, où vous avez illustré la sous-location de travailleurs sans-papiers pour la plateforme. Le problème, c’est que votre article leur a au départ fait perdre leur emploi…

Je n’en ai pas bien dormi au départ. Après la publication de mon enquête, Frichti décide de cesser sa collaboration avec toute personne en situation irrégulière, sans qu’on sache réellement le nombre de personnes concernées.

Sauf que quelques jours plus tard, plus de deux cents travailleurs se mettent en grève devant les locaux de Frichti. C’est à ce moment-là qu’on se rend compte de l’ampleur du phénomène, qui m’éclate aussi à la figure.

Un local de la plateforme de livraison Frichti / Crédits photo : Ludovic Loiseau – Flickr

Finalement, l’article a été le détonateur d’une situation latente et a contribué à faire améliorer certaines choses, bien que certaines décisions se soient faites de manière anarchique. Certains ont pu obtenir des récépissés de titre de séjour, d’autres protestent toujours mais n’ont rien obtenu.

Ce que veulent éviter les plateformes, c’est créer un précédent. Mais de toute façon, tant qu’il n’y aura pas de cadre légal, la question continuera de se poser.

Le salut viendra-t-il donc d’une régulation plus forte à même d’encadrer ces plateformes ?

Tout reste à faire. Car depuis 2012 et l’arrivée d’Uber, les travailleurs se retrouvent sous ce statut d’autoentrepreneur qui n’a pas été prévu pour ça.

L’enjeu est donc énorme, et c’est aux institutions et au pouvoir politique de prendre leurs responsabilités, pour offrir un cadre légal à ces travailleurs et reconnaître que certains sont, au regard de leurs conditions de travail, actuellement considérés comme des sous-citoyens, sans accès à des droits essentiels comme la protection sociale.

Mais aujourd’hui, le pouvoir explique surtout qu’il faut coûte que coûte créer des emplois, développer l’innovation pour relancer l’économie et devenir une terre attractive. Donc c’est difficile d’amener les pouvoirs publics à agir. Emmanuel Macron, le plus technophile des présidents, n’aura pas légiféré une seule fois sur le sujet.

De votre côté, vous travaillez au quotidien sur les questions de migrations et ses aspects sociaux pour Libération. Finalement, cette ubérisation n’est-elle pas le symptôme d’une précarité du monde du travail déjà présente ?

On retrouve effectivement cette précarité et ce clivage social dans beaucoup d’autres milieux. Le fonctionnement de nos sociétés crée des marges qui peinent à s’exprimer et sont de plus en plus pressurisées par des entreprises.

Ce qui est positif, c’est que depuis les Gilets Jaunes, de plus en plus de journalistes ont envie de raconter et décrire ces problématiques sociales. Car il en est aussi de notre responsabilité de ne pas avoir su à l’époque tendre un micro à ces marges.

Pour en savoir plus sur le travail d’Antoine Tricot :

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