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Sophie Bouillon, journaliste AFP à Lagos : « Tout change d’échelle au Nigeria »

Ce qui impressionne chez Sophie Bouillon, c’est qu’à moins de 40 ans, on a l’impression qu’elle a déjà exploré plusieurs facettes du métier de journaliste. Prix Albert Londres à 24 ans pour un reportage au Zimbabwe, reporter pendant 10 ans en Afrique, puis directrice adjointe de l’AFP à Lagos, la journaliste Sophie Bouillon se lance à présent dans la formation de journalistes dans la capitale économique nigériane. 

Elle vient de publier Manuwa Street, aux éditions Premier Parallèle, un récit de l’année 2020 au Nigeria, dans lequel elle décrit son travail au jour le jour et l’arrivée du Covid-19 dans ce pays le plus peuplé d’Afrique.


RAS : Vous avez commencé votre carrière de journaliste, comme correspondante à Johannesburg, en Afrique du Sud. A la fin de vos études, à 24 ans, vous recevez le prix Albert Londres, récompensant le meilleur reportage écrit publié par un.e journaliste de moins de 40 ans. 

S.B. : J’étais partie une première fois en Afrique du Sud après avoir raté les concours d’école de journalisme. J’y avais passé six mois, pendant lesquels j’ai travaillé dans un collège du Cap. A mon retour, j’ai réussi les concours et suis rentrée à l’école de journalisme de Lille (ESJ). 

Pendant mes études, je voulais absolument partir en Afrique pendant mon stage de deuxième année. Comme cela rentrait dans mon projet professionnel initial, le directeur des études de l’ESJ m’avait dit : “OK, si tu arrives à avoir au moins une pige”. J’étais alors descendue à Paris voir toutes les rédactions et le quotidien La Croix m’avait promis une pige pour couvrir les élections qui devaient avoir lieu au Zimbabwe en 2008. J’ai fait un emprunt à la banque et je suis partie. 

J’ai eu de la chance car j’y suis allée avec mon meilleur ami de l’époque qui était zimbabwéen et qui rentrait dans son pays après plusieurs années passées en Afrique du Sud. Je ne suis pas non plus partie complètement à l’improviste. Les résultats des élections ont mis énormément de temps à être annoncés. Les rares journalistes envoyés spéciaux sont rentrés dans leurs rédactions et quand Robert Mugabe a été officiellement réélu, il y a eu beaucoup de tensions, j’ai beaucoup pigé, je me suis fait un peu connaître dans les rédactions. 

J’ai mis longtemps à assumer cette récompense. (…) J’avais l’impression de ne pas la mériter.

J’avais aussi écrit pour le blog de la revue XXI et en rentrant à Paris, je suis allée voir le journaliste qui s’en occupait. Devant l’immeuble, j’ai croisé le journaliste et co-fondateur de la revue Patrick de Saint-Exupéry, avec qui j’ai discuté du Zimbabwe. Je lui ai parlé de mon expérience, ce qui est ensuite devenu “Bienvenue chez Mugabe”. Je l’ai écrit pendant que j’étais en CDD de sortie d’école, à la rédaction de l’hebdomadaire Jeune Afrique et c’est avec ce texte que j’ai obtenu le prix Albert Londres 2009. C’était fou à l’époque. J’ai mis longtemps à assumer cette récompense, personnellement et professionnellement. J’avais l’impression de ne pas le mériter, j’étais toute jeune ! 

Entre temps, j’étais déjà partie vivre en Afrique du Sud, à Johannesburg, où je pigeais un peu pour La Croix et Radio Canada. Je connaissais le pays et le visa était facile à obtenir. Mais pendant deux ans, j’ai vraiment galéré, ça a été très dur. Malgré le Prix Albert Londres, j’avais très peu de contacts, les rédactions avaient déjà leurs correspondants sur place… Je ne devais pas gagner plus de 1000 euros par mois. Et puis j’ai fini par obtenir la correspondance de Libération pour l’Afrique du Sud et l’Afrique australe. Et à partir de là, la machine s’est emballée, les rédactions connaissaient mon nom, et je n’arrêtais pas de bosser. 

Parmi les nombreux reportages effectués en Afrique du sud, l’un nous a particulièrement marqué. Il s’agit d’un reportage, effectué entre Johannesburg et une mine de cobalt de RDC, dans la cabine d’une camionneuse sud-africaine, Thandiwe . Comment l’avez-vous rencontrée ?  

J’étais obsédée à l’idée de traverser l’Afrique australe, entre l’Afrique du Sud et le Congo RDC en camion, car à chaque fois que je voyageais, je voyais des immenses files de camions à perte de vue à chaque frontière. Je trouvais ça fascinant, mais je savais que je ne pouvais pas faire la route avec un homme, car il fallait dormir ensemble dans la même couchette pendant trois semaines. Je me suis dit qu’il existait forcément quelque part une femme camionneuse et je suis donc partie en quête de cette femme que je ne connaissais pas.

On a passé trois semaines ensemble dans le camion, on a roulé 3500 kilomètres jusqu’à la mine de cobalt.

J’ai fait tous les parkings de chauffeurs routiers de Johannesburg pour interroger les conducteurs et leur demander s’il y avait une femme chauffeuse de camion. Au bout d’un moment ils ont fini par me parler d’une femme qu’ils voyaient de temps en temps, mais dont ils ne connaissaient pas le nom. Je suis ensuite partie à la frontière avec le Zimbabwe, à six heures de route et j’ai interrogé les gardes frontières aux douanes. Là, dans les registres, on a trouvé son nom et la compagnie pour laquelle elle travaillait. 

Je suis donc repartie à Johannesburg et me suis rendue dans les locaux de la compagnie, qui m’ont mis en contact avec elle. C’est fou qu’en j’y repense qu’ils aient accepté, car on allait traverser un certain nombre de pays où les journalistes occidentaux étaient complètement interdits. Mais je pense qu’ils l’aimaient bien et avaient envie que son histoire soit connue, c’était l’une de leurs meilleurs employés. Ils étaient contents qu’une journaliste s’intéresse au parcours de Thandiwe. 

Thandiwe a tout de suite accepté. Et on a passé trois semaines ensemble, on a roulé pendant 3500 kilomètres, jusqu’à la mine de cobalt. C’était incroyable mais je crois que je ne le ferais plus ! A cette époque, je faisais surtout ce boulot pour découvrir l’Afrique. Tant que je pouvais voyager, je continuais et j’en profitais pour faire des articles à chaque fois.

Après plusieurs années de correspondance en Afrique du Sud, vous êtes rentrée en France en 2013. 

Au bout d’un moment, j’ai voulu quitter l’Afrique du Sud et j’ai eu une opportunité pour travailler dans l’hebdomadaire Courrier International. J’étais responsable des pages Afrique. Je faisais chaque semaine une sélection d’articles de journaux du continent, qui étaient ensuite traduits et publiés dans l’hebdomadaire. C’était vraiment intéressant. Pour décrire mon poste, je disais souvent que j’étais payée à apprendre. 

Le gros avantage de Courrier International, c’est que ça m’a fait lire en profondeur sur ce qui se passait de manière globale sur le continent, et plus seulement en Afrique australe. J’ai commencé à beaucoup lire sur le Nigeria. Avant, j’avais l’impression que l’actualité nigériane se résumait seulement à la secte islamiste Boko Haram et comme les terrains de guerre ne m’intéressent pas en général, je ne voulais pas y aller. Et puis j’ai commencé à lire des choses sur Lagos, sur l’actualité, sur la culture… Et Courrier a eu l’audace de faire sa Une sur Lagos et un dossier de 12 pages que j’avais préparé. A cette époque, j’étais complètement passionnée par ce pays, mais sans y être jamais allée ! 

Une de l’hebdomadaire Courrier International consacré à Lagos, publié en septembre 2013.

A la fin de mon CDD à Courrier International, je suis donc allée à Lagos. J’avais vendu plusieurs piges à Libération et à la Radio Suisse Romande. Je voulais m’y installer, mais à l’époque, avant la chute du naira [monnaie nigériane] , il fallait payer ses loyers deux ans en avance! Je suis donc partie au Kenya, puis au bout de quelques mois, j’ai postulé pour le poste de directrice adjointe de l’AFP à Lagos. 

Et en quoi consiste concrètement ce poste ?

D’abord, beaucoup de coordination des équipes sur place. On a des correspondants un peu partout dans les régions clés du pays. On est une dizaine à Lagos, quatre à Abuja, puis des journalistes à Kano, à Maiduguri, à Port Harcourt dans le sud-est… On couvre aussi les pays voisins du Ghana, le Togo et le Bénin, où on a des journalistes dans les capitales respectives. Quand il se passe des choses dans le nord de ces pays, on doit trouver des contacts fiables, des journalistes locaux qui peuvent nous renseigner. Une de mes autres missions est de choisir la couverture à donner à une actu qui vient de tomber ou qui est programmée. C’est à dire décider qui on y envoie : un reporter, un photographe, un cameraman, etc. 

Carte de la ville de Lagos réalisée par Chloé Bouchaour, publiée dans le livre Manuwa Street.

Je fais aussi un gros travail d’édition, de vérification des informations envoyées par nos correspondants et puis de traduction pour les anglophones, avant d’envoyer les dépêches à Paris. Enfin, je fais un travail de veille d’actu et pars parfois en mission, mais ce sont nos reporters qui sont prioritaires pour partir en reportage. 

Chaque chiffre qu’on te donne au Nigeria, il y a neuf chances sur dix qu’il ne soit pas vrai.

On est régulièrement d’astreinte la nuit, c’est-à-dire qu’on peut être appelé à tout moment pour nous demander d’envoyer une dépêche. C’est ce qu’il s’est passé le 28 février 2020, lorsque le premier cas de coronavirus a été déclaré au Nigeria. C’est la rédaction de Paris qui m’a contactée dans la nuit. Les équipes de veille en France avaient repéré l’annonce du ministère de la santé nigérian sur Twitter. 

Je passe aussi beaucoup de temps à recouper, tenter de confirmer des chiffres. Car au Nigeria, il y a un dicton qui dit “Le seul chiffre certain, c’est celui du prix du baril de pétrole”.

A chaque chiffre qu’on te donne, il y a quasiment neuf chances sur dix qu’il ne soit pas vrai. Soit par mensonge, par difficulté à compter, soit par désorganisation… 

Extrait du livre Manuwa Street, éd. Premier Parallèle.

Par exemple, ces derniers mois, de nombreux enlèvements d’étudiants ont lieu dans le nord du pays, par des groupes de mercenaires. Souvent, les autorités nous donnent des chiffres différents une fois que la libération a eu lieu. C’est très difficile d’obtenir des chiffres fiables. 

Avant de travailler à l’AFP, quand je couvrais les exactions de Boko Haram pour Libération, je trouvais souvent que les bilans pointés par l’AFP dans leurs dépêches étaient sous-évalués. Mais maintenant que je travaille à l’agence, je comprends l’impossibilité d’avoir les chiffres au plus près de la réalité, car on ne peut pas aller dans tous les hôpitaux, toutes les morgues… En plus, ce sont des zones musulmanes, où les morts sont souvent déjà enterrés le temps que l’on arrive. Et nous, on a comme devoir déontologique de ne pas faire d’erreur, on doit donner un bilan au plus bas. 

On joue toujours la prudence. On fait des nouveaux bilans si on a plus d’infos, mais le problème c’est que ça passe souvent un peu inaperçu sur le fil AFP une fois que l’actualité a plusieurs jours. C’est vraiment en travaillant à l’AFP que j’ai compris tout ça. 

Carte des principales villes du Nigeria. (Crédit : Pauline Weertz)

Après avoir été sur le terrain pendant 10 ans, ce travail de coordination et d’édition n’est-il pas parfois un peu frustrant? 

Non, ça peut paraître frustrant, mais j’aime ce poste. Après 10 ans de piges pendant lesquelles j’étais tout le temps sur le terrain, à ne plus savoir où j’habitais, ça me plait de faire de l’édition et d’envoyer des équipes sur le terrain, mais aussi de les former, de les soutenir. Le terrain me manquerait si j’habitais à Paris, mais en étant à Lagos, mon quotidien est mon terrain.

Comment êtes-vous passée de l’écriture de grands et longs reportages à celle des dépêches ? 

J’ai suivi une formation de trois mois car c’est vraiment une façon de faire très spécifique. C’est une gymnastique mentale. L’écriture d’agence est un autre langage, ça s’apprend. J’aime bien faire plein de choses différentes. J’avais fait de la télévision, de la radio, de la presse écrite, il me manquait l’agence. Mes années de pige se sont très mal finies. Je n’avais plus un centime, plus d’énergie. Je ne supportais plus comment les médias traitent les pigistes, le niveau de précarité absolue de ce statut. Je suis partie fâchée et dégoutée. Je n’arrivais plus à écrire, à piger, à faire du reportage. J’ai bloqué sur l’écriture pendant longtemps.

Donc je n’étais pas du tout frustrée d’écrire des dépêches. Ce livre, Manuwa Street m’a aussi permis de me réconcilier avec l’écriture. L’écriture, c’est mon oxygène, j’adore ça. L’année 2020 a été psychologiquement très dure à vivre depuis Lagos, j’avais besoin d’avoir une soupape à côté où je pouvais complètement me lâcher. L’écriture m’a permis ça. Ce livre, Manuwa Street m’a aussi permis de me réconcilier avec l’écriture. L’écriture, c’est mon oxygène, j’adore ça. L’année 2020 a été psychologiquement très dure à vivre depuis Lagos, j’avais besoin d’avoir une soupape à côté où je pouvais complètement me lâcher.

Vue de Manuwa Street, à Lagos, où vit Sophie Bouillon. © Samuel Okocha

Dans un des chapitres de Manuwa Street, vous racontez une énorme explosion à Lagos. Vous vous y rendez le jour même et découvrez un véritable territoire de désolation. A la fin du chapitre, vous avez reproduit la dépêche très succincte que vous en avez tirée pour l’AFP. Pourquoi ?

Pour montrer que derrière nos dépêches, il y a des êtres humains. Parfois on oublie les journalistes derrière les dépêches. Je voulais raconter ce qui passe dans nos têtes, les émotions que l’on ressent derrière ces mots très froids. Je voulais montrer tout le chemin qu’il y avait jusqu’à la dépêche, qui est le produit fini. 

C’est vrai que c’était très frustrant sur cette scène de l’explosion. Car la situation dantesque, cataclysmique. Le nombre de morts ne retranscrit pas du tout l’événement, puisqu’officiellement, l’explosion a fait 19 morts. Néanmoins, quand on est sur place, on sait bien que le bilan est beaucoup, beaucoup plus élevé mais les corps étaient sous les décombres et on n’avait aucune possibilité de savoir combien. Comme le format des dépêches est assez court, on a peu de place aussi pour faire de longues descriptions, on en reste principalement aux “faits” en agence. 

A l’AFP, on fournit de la matière première. Si chaque dépêche était écrite sous forme de reportage, on n’aurait pas le temps. Et puis les médias à l’autre bout de la chaîne, France Info, RFI, les journaux… ils s’en fichent des petites émotions des journalistes, eux ce dont ils ont besoin c’est de savoir le bilan, les causes de l’accident, et les conséquences. C’est de ça dont ils parleront à l’antenne. 

C’est la “matière première”, mais parfois, vous êtes les seuls journalistes sur place et vous devenez alors nos envoyés spéciaux.  Oui et c’est vrai que parfois on essaie d’être moins factuels, mais bizarrement, c’est ce qui est le moins repris. Par exemple, lors de l’important mouvement de manifestations contre les violences policières EndSARS qui a eu lieu après le confinement, on a fait des reportages très écrits, très descriptifs, mais qui n’étaient pas très repris. Je crois aussi que les journaux aiment bien mettre leur patte et choisir leur propre format d’écriture. 

L’AFP est très reprise par des médias français car il y a peu d’autres sources d’infos au Nigeria.

L’AFP a changé et on fait beaucoup plus de sujets magazines qu’à l’époque. On peut faire des sujets “culture”, des mag… Hors actu, à l’AFP, on a une grande liberté, on peut écrire sur à peu près tout. Mon premier reportage au Nigéria, c’était le couronnement d’un roi, une figure hyper importante pour le pays. En France, quasiment personne ne l’a repris, mais il a été beaucoup repris dans les journaux locaux ou en Afrique de l’Ouest. La chance de travailler pour une agence de presse internationale, c’est que nos “clients”, les médias, viennent de partout. 

Qui sont les clients de l’AFP au Nigeria ? 

D’abord les médias nigérians. Les médias français aussi, car il n’y a quasiment pas de journalistes français à Lagos. Sur place, il y a une journaliste qui travaille pour Radio france internationale (RFI) et Le Monde et un journaliste pour France 24. L’AFP est donc très reprise par des médias français car il y a peu d’autres sources d’infos au Nigeria. Sinon on est aussi beaucoup repris par les anglo-saxons, parfois par des médias à Singapour, en Inde, au Brésil… Un peu partout dans le monde.

Savez-vous quels sont les articles et dépêches qui sont les plus repris ?

On a des idées, des tendances de ce qui est repris grâce à Google, Twitter, mais c’est très difficile à tracer, à moins qu’ils ne mentionnent l’AFP sur leur site internet. Plus difficile encore pour les éditions papiers. Pour la télévision c’est possible, car ils doivent déclarer les images. On est souvent là pour donner des idées de sujets aux journaux, mais on n’est jamais cité en tant que journalistes. Mais après il faut vraiment se dire que c’est notre métier, ça calme l’ego. D’ailleurs en général à l’AFP, les journalistes ont beaucoup moins d’égo que dans les grandes rédactions parisiennes, on est beaucoup plus anonymisé, c’est très agréable !

Dans un témoignage très intéressant sur votre quotidien à Lagos dans le blog Making Of de l’AFP, vous racontiez qu’une grande partie de votre couverture du Nigeria était consacrée aux attaques au nord du pays. 

On est quasiment tous les jours alertés d’attaques au nord du pays par nos correspondants. Parfois, ce sont des attaques qui se rapprochent plus du fait divers que de l’attaque à visées politique. S’il y a 10 soldats tués sur une base militaire par exemple, c’est complètement différent d’un règlement de compte entre des civils pour un différend de terres par exemple. C’est un pays de 200 millions d’habitants, où chacun des 36 États fait la taille d’un pays d’Afrique de l’Ouest…. C’est gigantesque. On se retrouve avec une masse d’informations énorme qu’il faut défricher, sélectionner, éditorialiser. Tout change d’échelle au Nigeria. Mais je sais que France Info ne va pas ouvrir tous les jours sur une attaque entre des villages au Nigeria, aussi violente soit-elle. Il y a de plus en plus de kidnappings de masse d’enfants ou de jeunes adolescents. Ils ne sont plus le fait de groupes religieux comme Boko Haram, mais de “bandits” qui enlèvent les enfants pour récupérer des rançons. Il y en a eu presque une dizaine depuis le mois de décembre. Et plus on dénombre de kidnappings, plus on sent une baisse d’intérêt chez les médias occidentaux. C’est un effet naturel de la répétition de l’info…

J’ai eu très peur pendant le mouvement EndSARS qu’on nous expulse du pays.

Comment travaillez-vous avec les autorités nigérianes ? 

Ce n’est pas évident du tout de travailler avec elles. Partout c’est très difficile d’avoir des sources, même du Off. Les gens ont peur de parler à cause des représailles. Je pense que même les ministres ne savent pas toujours ce qu’il se passe dans le pays. Il y a vraiment la peur du chef. Ça complique beaucoup le travail, mais on finit par y arriver à force d’années de travail.

C’est très différent dans les pays voisins. Quand je vais au Bénin par exemple, au bout d’une semaine je peux discuter avec des sources officielles.

J’ai eu très peur pendant le mouvement EndSARS qu’on nous expulse du pays. Ma collègue de la BBC m’a dit “Ils ont trop à perdre”, et elle avait sans doute raison. Je pense qu’ils sont dans une sorte de statu quo où ils limitent les médias au minimum, aux grands médias internationaux. Pour les autres, c’est quasiment impossible d’obtenir un visa. Après, comme le Nigeria est toujours considéré comme une démocratie sur la scène internationale, ça prouverait que ce n’est pas le cas. Il y a toujours risque d’expulsion. On le voit d’ailleurs avec la suspension récente de Twitter, qui compte des dizaines de millions d’abonnés au Nigeria. Ce ne sont pas des signes rassurants sur la liberté de la presse.

Justement, où en est-on au niveau politique au Nigeria ? 

Les prochaines élections présidentielles auront lieu dans deux ans. Au mois de mai, l’armée a réaffirmé son soutien au président actuel Muhammadu Buhari, après des rumeurs de coup d’Etat. Dans l’histoire du pays, il y a eu 30 ans de coups d’Etat répétés. C’est vraiment ancré. Pour beaucoup de Nigérians, c’est une façon de sortir d’une présidence qui s’éternise. Certains disent parfois “On espère qu’il y aura un coup d’Etat”. C’est fou pour une Française d’entendre ça ! 

Le pouvoir de Buhari a réprimé très durement le mouvement EndSARS qui a débuté en octobre 2020, contre les violences policières rassemblant de nombreuses couches de la société pour demander plus de droits et de liberté et qui s’est vite transformé en émeutes populaires totalement hors de contrôle.

Extrait du livre Manuwa Street, éd. Premier Parallèle.

Comment s’est passée la crise sanitaire dans le pays  ? 

Un couvre feu de 5 semaines a été imposé assez rapidement et économiquement, ça a été une catastrophe. A Lagos, on vit, on travaille, il y a de l’action permanente. C’est vrai qu’il y a de la pauvreté, mais les gens sont toujours dans l’action, ils travaillent pour survivre au jour le jour. Ce n’est pas comme dans un camp de réfugiés, où les gens n’ont pas d’autre choix que d’attendre. 

Alors quand le gouvernement leur a dit qu’ils n’avaient plus le droit de travailler, pour une raison qu’ils ne comprenaient pas… La première semaine de confinement, tout le monde avait vraiment peur alors qu’il n’y avait que 8 cas d’infection officiels et zéro mort. Mais en réalité, on ne savait rien. Et puis la faim a commencé à surgir, les épargnes ont été épuisées en quelques jours, parfois en une semaine. 

Chaque strate de la société s’est retrouvée plongée dans le dénuement au fur et à mesure. Au bout de la deuxième, troisième semaine, des gens commençaient à sortir dans les rues car ils avaient faim. Les dernières semaines, partout dans la ville, on a vu apparaître des barrages avec des gens qui réclamaient de la nourriture et de l’argent. Ça semblait tellement surréaliste ! 

Au début, ce n’était pas trop agressif, puis ça l’est devenu. Dans plusieurs quartiers de la ville, les hommes s’organisaient en milice pour protéger leurs maisons, leur rue. Certains de nos collègues ont dû faire ça ! Une fois que le confinement a été levé, car ça devenait intenable, la situation s’est calmée. Mais à chaque distribution de nourriture et jusqu’à aujourd’hui, il y a des milliers de personnes qui font la queue. Ce confinement a vraiment asséché les économies de tout le monde. Depuis, on observe d’ énormes problèmes d’inflation, notamment des denrées alimentaires, le chômage qui explose… économiquement, la situation est extrêmement difficile. 

L’Union africaine a envoyé des vaccins AstraZeneca (…) mais l’immense majorité des Nigérians ne veut pas se faire vacciner.

Et comment a progressé le Covid-19 ? 

On ne connaît pas du tout le nombre de décès dus au coronavirus. Car au Nigeria, la grande majorité de la population ne va pas à l’hôpital, ils se soignent de médecine traditionnelle ou s’auto-médicamentent. . J’imagine que beaucoup de gens sont morts chez eux du Covid-19 sans le savoir. Nous n’avons toutefois pas vu de clusters à proprement parler. Il n’y a pas eu d’effondrement du système hospitalier… peut être tout simplement car n’y a pas à véritablement parler de système hospitalier, on compte peu d’hôpitaux au Nigeria. 

On a eu deux vagues et lors de la deuxième vague, au début de 2021, tout le monde a été infecté. C’est surtout la classe moyenne et supérieure qui a été touchée. D’abord car les riches vivent sous climatisation, ce qui favorise les contaminations. Il y en a eu beaucoup dans les boîtes de nuit par exemple, sur les lieux de travail… Et puis surtout, car ce sont les riches Nigérians qui vieillissent. La durée de vie moyenne est de 52 ans au Nigeria. 

Depuis le mois de mars, il n’y a quasiment plus d’infections.

L’Union africaine a envoyé des vaccins AstraZeneca via le système Covax. Mais l’immense majorité des Nigérians ne veut pas se faire vacciner. 

Les grands médias internationaux veulent travailler avec des journalistes nigérians, mais c’est souvent difficile car ils ne sont pas formés aux exigences de forme ou techniques.

Après cinq ans à l’AFP, vous ajoutez une nouvelle corde à votre arc et avez pour projet d’ouvrir un école de journalisme à Lagos

Le Nigeria est un pays immense dont on parle peu à l’étranger, parce qu’on manque de journalistes. Les grands médias internationaux veulent travailler avec des journalistes nigérians, mais c’est souvent difficile car ils ne sont pas formés aux exigences de forme ou techniques. A l’ESJ Lille j’ai appris à angler un sujet, à synthétiser, à filmer, à faire de la radio, maîtriser des logiciels… Tout ça, ça s’apprend, ce n’est pas inné. Je m’attelle donc à ce nouveau projet, en partenariat avec des journaux locaux, pour former des jeunes journalistes et les futurs correspondants nigérians des médias internationaux. 

Pour découvrir le travail de Sophie Bouillon :

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